par Victorin Barthez

Hier, je suis rentré tard. De retour de Lens, il était plus pratique de dormir au Perchoir. Il est 7h45, Leïla1 m’attend dans la cuisine envahie par la buée, elle fait chauffer le thé. Alors que je me sers un café, elle me dit que l’équipe de nuit ne va pas tarder à arriver. Il y avait une fenêtre de passage cette nuit, ils ont sans doute rencontré plusieurs groupes en retour de try raté et reçus des appels de détresse malgré l’aide de l’équipe de Grande-Synthe2 et de la maraude littorale3. J’ai croisé l’équipe de nuit en rentrant hier soir, elle s’attendait à une nuit calme. À 8h, leurs cernes parlaient d’elles-mêmes. Antoine, un bénévole de HRO4 venu découvrir notre association, aura vu tous les cas de figure pendant son service. La rota terminée, Antoine, Charlotte et Véronique ne se sont pas fait prier pour disparaître. Les infos ainsi transmises, nous pouvons commencer la journée.
Notre première mission consiste à transférer une famille de trois enfants accueillie il y a deux jours chez un hébergeur solidaire5 vers le CAES pour un accueil temporaire.
Nous arrivons vingt minutes plus tard dans un petit village au sud de Calais. Nous retrouvons la famille dans la cour de la maison. Bien que pressés par un rendez-vous, les hébergeurs prennent le temps de leur dire au revoir chaleureusement. Le sourire jusqu’aux oreilles, les parents remplissent le coffre de leurs bagages. Ils soupirent de soulagement, une nuit dans un bon lit n’a pas de prix. Une fois installés, nous nous présentons et en entendant le prénom de Leïla, le père n’en revient pas. Il s’esclaffe : “Leïla ? It’s the first time I know a name in France6!” Malgré leur enthousiasme, ils expriment leur inquiétude : va-t-on être accueilli là-bas ? Combien de temps ? Nous prenons le temps d’expliquer les modalités d’accueil, et nous efforçons de les préparer à l’éventualité d’un manque de places. Nous nous assurons de leur compréhension afin d’éviter les faux espoirs ; ils acquiescent.
Le CAES est géré par La Vie Active et l’Audasse, deux associations mandatées par l’État. Dans ce gymnase, ouvert tous les matins du lundi au vendredi, il est possible de demander un abri pour deux semaines. Passé ce délai, les personnes doivent demander l’asile ou partir. Les deux semaines sont renouvelables à condition qu’une nuit ait été passée hors du CAES.
Nous arrivons à l’heure rue des Huttes, dans une zone industrielle où les barbelés poussent comme de la mauvaise herbe. Nous déposons la famille sur le trottoir d’en face qui nous remercie chaleureusement car sans notre aide, elle aurait dû surmonter un parcours d’obstacles dissuasifs. En effet, le CAES est excentré et le bus s’arrête à plus d’un kilomètre. De plus, la mairie de Calais a disposé un alignement serré de rochers devant le CAES visant à dissuader les migrants de camper. Tout est fait pour rendre difficile l’accès à l’hébergement pour les personnes exilées. Certains préfèrent dormir entre les cailloux afin de s’assurer une place à l’abri.
Aujourd’hui, il y a du monde. Des barnums sont déployés sur le terrain et des ambulanciers attendent dans l'arrière-cour pour faire une démonstration. On apprend que le nouveau préfet prend ses fonctions. La police nationale, toujours présente, est pour l’occasion plus nombreuse : trois agents sont postés devant nous, dont un qui nous tourne le dos, chien en laisse. Nous les saluons, silence mortel. Nous avons à peine le droit à un regard.
Tous les matins de semaine, l’équipe de jour d’Utopia passe au CAES même s’il n’y a personne à déposer, pour tenter de savoir combien de personnes sont accueillies et/ou rejetées et dans quelle ville elles seront hébergées. Nous n’avons pas le droit de passer le pas du portail. Et depuis l’entrée, nous avons beau poser des questions aux salariés de l’Audasse postés à vingt mètres, on nous regarde sans dire un mot. Devant le portail, nous retrouvons Fatima et Laura du Secours Catholique.
Leïla échange avec cette dernière à propos d’une incompréhension la veille entre la WAT (équipe de jour d’Utopia) et l’équipe du Secours Cath. L’équipe de RWC7, avec qui nous travaillons étroitement pour le suivi des familles, était absente mercredi. L’équipe de jour d’Utopia a donc pris le relais. Je comprends au cours de leur conversation qu’un malentendu datant de mercredi a des conséquences encore aujourd’hui. RWC et le Secours Catholique ont l’habitude de fonctionner conjointement et ont des procédures similaires ; les deux associations assurent le suivi des familles et des femmes seules sur le moyen/long terme, de son côté, Utopia intervient en situation d’urgence. L’avant-veille, la WAT s’est donc occupée du suivi des familles en l’absence de RWC en suivant nos procédures habituelles, sans se coordonner avec le Secours Catholique ; créant ainsi des incompréhensions chez les familles accompagnées. Deux jours plus tard, les conséquences sont toujours manifestes. Une famille quitte l’enceinte du CAES, le père en colère, fonce droit devant lui en pestant. Fatima traduit la phrase qu’il prononce pour lui-même : il pense s’être fait lésé et refuse l’hébergement. En s’emportant, il tente d’influencer les autres familles. Laura et Fatima, fatiguées, discutent entre elles pour trouver une solution. Il n’y a rien à faire, l’homme est remonté contre le Secours Catholique et a réussi à convaincre deux autres familles, faisant capoter en quelques minutes, deux jours de travail pour résoudre un malentendu.
Le préfet qui se tenait au loin, s’avance vers nous et vient se présenter à Laura en lui tenant les mains jointes :
Exactement, merci. Notre président prendra contact avec vous.
Oui volontiers, oui oui, oui oui.
Pendant ce court échange, Leïla, Fatima et moi n’existons pas. Le préfet salue Laura et fait demi-tour. Alors qu’il s’avance vers le portail, je lui tends la main : “Enchanté, Utopia !” Je vois à ses yeux que je l’ai pris de court, il nous sert la main en hochant la tête d’un regard poli. Au moins, il connaît notre association maintenant.
Au même instant, les cars quittent les lieux, deux familles sont à bord, dont celle que nous avons accompagnée. Les parents et leurs trois enfants nous saluent à travers la vitre. Depuis le portail, j’interpelle un salarié de L’Audasse posté à une vingtaine de mètres, devant l’entrée du gymnase. Je dois m’y prendre à trois fois pour avoir enfin droit à un regard. Je veux lui demander où sont emmenées les familles mais il ne me laisse pas terminer et fait non de la tête, en touillant son café. L’Audasse, c’est ça.
Nous notons le peu d’informations collectées pour notre debrief de fin de journée et retournons au Trafic. En s’installant à bord, on s’aperçoit que dans sa précipitation, la famille a fait tomber du lait en poudre pour bébé sur la moquette du véhicule. Il va falloir rentrer au Perch’ pour nettoyer.
Broken Boat8
Nous quittons les lieux sans avoir d’autres missions pour le moment. On se dit que cette journée sera calme lorsqu’on reçoit une première sollicitation. Une dame demande une aide médicale, elle n’arrive plus à marcher. Elle se trouve dans la rue parallèle, rue des Mouettes, nous nous y rendons. Une cinquantaine de personnes sont installées le long de la route. Ils ont tous les mêmes paquets de biscuits et tubes de compotes, les bénévoles de Salam9 viennent de distribuer des petits-déjeuners. Nous retrouvons la dame qui nous a contactés, elle s’appelle Hayat et est Erythréenne. Elle est assise par terre, entourée de deux femmes et trois hommes, installés comme ils peuvent entre les rochers.
Le groupe qui entoure Hayat se présente comme des amis. Je me demande s’ils se sont rencontrés sur le même lieu de vie, en tentant une traversée ou avant d’être à Calais. Hayat nous explique qu’elle a marché pendant deux jours, chaussée avec des crocs. Au sein du groupe, je reconnais Siraj : “Ashanafi10! - How are you my friend11?” A travers nos sourires se dévoile une complicité. Je l’ai rencontré lors de mon premier jour tandis qu’il tentait de traverser la mer. Seulement une semaine s’est écoulée mais j’ai l’impression de l’avoir rencontré hier. La joie de le retrouver se mêle à l’inquiétude de ce qu’il a pu vivre depuis. Tant qu’on ne revoit pas les gens, on se dit qu’ils ont pu réussir à traverser la frontière, et on espère qu’ils ne font pas partie des anonymes disparus en mer, ou des corps non-identifiés retrouvés sur la plage. En retrouvant Siraj, le doute est levé, et la question me brûle les lèvres : que t'est-il arrivé depuis ? Mais nous avons plus urgent pour le moment.
Nous appelons le 18, les pompiers sont venus en à peine quelques minutes. Arrivés sur place, Siraj leur explique en anglais ce qu’elle a, Leïla et moi traduisons. Alors qu’elle parle de ses blessures aux pieds, elle répète “Benzin12”, retrousse son jean et nous montre sa jambe : sa peau est rouge. C’est une blessure très fréquente chez les personnes qui ont tenté une traversée, les moteurs de bâteau fuient, se mêlent à l’eau irritante de la mer et brûlent la peau de celles et ceux qui tombent en mer. Nous sommes étonnés qu’elle n’en ait pas parlé avant.
Une fois la médiation faite entre Hayat et les pompiers, un autre problème se pose : elle n’a pas de téléphone, et craint de ne pouvoir retrouver ses amis une fois sortie de l'hôpital. L’un d’eux propose de l’accompagner, les pompiers acceptent. C’est heureux, car selon mes collègues, ils refusent d’habitude de conduire les accompagnants. Les sapeurs, très aimables, partent en nous remerciant. Avant de quitter les lieux, je m’assure que Siraj va bien. Il m’explique avec le détachement qui le caractérise, qu’après notre départ la semaine dernière, la police a fini par partir. Siraj et le reste du groupe ont à nouveau tenté un départ en mer, mais le bateau était percé. Je suis désolé d’entendre ces nouvelles. Je ne sais s’il le prend avec philosophie ou résignation. “I have to go13” me dit-il après un court silence. Nous nous saluons. Je veux lui souhaiter bon courage ou bonne chance, mais je me tais. Les mots me paraissent dérisoires. Je ne reverrai jamais Siraj. J'espère pour le meilleur.
Après une courte pause au Perchoir, il est déjà temps de déjeuner. Nous partons donc faire une course. Sur le chemin du Lidl, nous longeons le quai Andrieux où des centaines de rochers sont posés sur les quais du centre-ville, ils tapissent le gazon et la verdure est bouffée par une grisaille inhospitalière. La mairie en a posé partout en ville pour empêcher l’installation de tentes, dans les zones périphériques, pour empêcher le travail des associations, rendant tout stationnement ou distribution difficile. Nous avons dû tout à l’heure faire demi-tour et nous garer plus loin pour venir à la rencontre de Hayat. Un rocher coûte 150 euros, il y en a 240 mille tonnes dans la ville, mais personne ne se plaint, c’est Charles III14 qui régale.
Devant les sandwichs du Liddl, nous recevons plusieurs vidéos de numéros inconnus. La caméra tremble, filme le sol, puis se stabilise : des personnes courent au milieu de la végétation, elles fuient les gaz lacrymogènes. Nous recevons des messages de trois numéros différents “Police attack us!” ; “They are beating us15!” Nous leur demandons où ils se trouvent, nous recevons aussitôt trois localisations. Ils sont derrière les plages de Sangatte. Sûrement un groupe qui tentait de try16, repéré puis dispersé. Impuissants face aux sollicitations, nous envoyons un message sur “Security Incident”, un groupe Wattsapp réunissant des bénévoles de toutes les associations et des personnes exilées de Calais permettant de signaler la présence de dispositifs répressifs et/ou de violences policières, à destination de l’association Human Right Observers. Un binôme de HRO répond dans la minute : un binôme peut se rendre sur place pour documenter la scène mais ils ont besoin de temps et n’auront pas de ravitaillements. Après avoir consulté Elise, nous partons aussitôt sur les dunes. Chemin faisant, la maraude littorale nous contacte. Marianne a vu les échanges sur Wattsapp, elle et sa binôme sont en train de remonter, elles peuvent être sur site en une demi-heure. Alors que nous sommes ralentis par la circulation, nous recevons encore des sms “Help us. Please17!”. Dix minutes plus tard, nous sommes bloqués par un chemin réservé aux autorités. Nous devons nous garer à l’hypermarché voisin et porter les bouteilles d’eau sur cinq cent mètres. Au bout de cent mètres, je m’essouffle, j’ai surestimé mes capacités : pensant qu’ils étaient plusieurs dizaines, j’ai pris deux pack de vingt quatre bouteilles avec moi. J’en laisse un sur le côté. Le soleil tape, je regrette d’avoir mis mon survêt’ noir ; nous avançons péniblement, çà et là, quelques coureurs nous dépassent. Nous rejoignons enfin le groupe, ils sont une dizaine d’adultes, allongés au bord du chemin. La seule femme du groupe est blessée à la jambe. Achille et Rosalia de HRO se tiennent accroupis auprès d’eux. Ils prennent leur témoignage. Nous faisons connaissance autour de quelques gâteaux secs. Je tente d’échanger avec l’homme en face de moi, avec l’aide d’une application. Ne parvenant pas à le faire fonctionner, nous interrompons la somnolence d’Ali, un membre du groupe qui traduit la conversation malgré la fatigue. Leur récit confirme nos appréhensions. Ils ont été gazés par la police en tentant un départ. “There were children18!” Leïla est en contact avec une autre partie du groupe, une famille qui s’est réfugiée plus loin. Nous décidons de les rejoindre tandis qu’Achille et Rosalia accompagnent le groupe jusqu’au parking pour rejoindre la maraude littorale qui leur donnera des vêtements secs et de quoi manger.
Sur le chemin du retour, je récupère le pack d’eau laissé au bord du chemin. Puis nous retrouvons Marianne et Manon, garées à côté du Trafic. Elles sont debout depuis deux heures du matin et auront fini leur shift après cette distribution. Le temps de leur transmettre qu’il y aura besoin de donner quelques vêtements, le groupe nous a déjà rejoints. De loin, Marianne reconnaît Ali. Elle me racontera plus tard qu’elle l’a rencontré un mois plus tôt. A l’époque, il venait d’arriver à Calais : “Il était enthousiaste et souriant ; il avait de l’argent, s’achetait des tentes. Maintenant il a l’air crevé, il est ruiné, il a perdu des cheveux et il peine à sourire… et purée il est tout maigre !”
Sur la départementale, nous croisons plusieurs combis de CRS. Nous nous demandons s’il y a d’autres groupes en détresse qui ne nous ont pas contactés. Nous rejoignons la famille au bord de la route qui longe la plage. Je dépose Leïla et me gare tant bien que mal contre le buisson. La mère, le père, leurs quatre enfants et leur oncle attendent le bus à l’ombre d’une ferme. Nous leur donnons des gâteaux, de l’eau et du thé, sans oublier les Pom-Potes qui redonnent le sourire aux petits. Par chance, j’ai quelques fioles de sérum physiologique dans mon sac. Je les donne à la maman qui soigne sans attendre les yeux de ses enfants, encore irrités par les gaz lacrymo. Le plus petit rechigne à se soigner. En le regardant, je me revois tout petit à refuser de mettre de l’eau distillée sur mes pupilles. Ils cherchent un endroit où dormir ce soir. Nous leur indiquons le Secours Cath et RWC à l’accueil de jour. Nous proposons d’y emmener la maman et ses quatre enfants. Après avoir vérifié les horaires, le père et l’oncle pourront prendre le prochain bus dans quelques minutes. Arrivés au Secours Catholique, nous retrouvons Malika, une bénévole qui aurait besoin de deux paires de chaussures taille 43. Il va falloir qu’on passe au Perchoir pour voir ce qu’on a en stock, car les tailles au-dessus de 42 sont des denrées rares.
De retour au volant du Trafic, Leïla me demande comment je vais. Je suis passablement en colère mais ça ira, nous sommes sur la même longueur d’onde. Sur la moquette, le lait en poudre a tourné. L’odeur rance embaume la camionnette mais n’entame pas pour autant notre appétit. Nous décidons de partir acheter un sandwich.
En partant, nous promettons de regarder ce qu’on a en paire de chaussures. Pour le moment, rien n’urge, il est 15h, nous prenons notre pause déjeuner. Assis sur un banc public du parc de la mairie, une bénévole de RWC nous demande un coup de main par message. Leïla répond immédiatement “Nous sommes occupés mais on revient vers vous dès que possible.” Quelques minutes plus tard, nous la croisons à la recherche d’une famille dans le parc. Leïla est gênée, mais nous avons droit à dix minutes de répit. Nous rigolons en imaginant ce qu’elle pense de nous.
Leïla profite de ce court répit pour me raconter l’assemblée de Loon-Plage. Il y a quelques jours, les préfet et sous-préfet du Nord ainsi que le maire de Loon-Plage ont organisé une réunion citoyenne à propos du camp de Grande-Synthe. Des bénévoles de GS et Calais s’y sont donnés rendez-vous pour opposer un autre discours. Leïla me décrit une assemblée de trois cent personnes qui enchaînaient les propos racistes. “Les gens nous regardaient mal, des gamins de seize ans nous fixaient tout le long du meeting et nous prenaient en photo.” Entre deux discours démagos des élus, un homme a pris le micro. A peine s’est-il présenté en qualité de membre de la Ligue des Droits de l’Homme, que l’assemblée l’a hué. Un bénévole d’une autre association a pris la parole pour parler de l’augmentation du racisme, mais il n’a pas pu terminer sa phrase, coupé par les aboiements du public. Au loin dans la foule, un homme crie : “Donnez-nous des armes et on réglera nous-même ce problème !” Quand le maire de Dunkerque évoque les décès survenus dans la Manche depuis le début de l’année, Leïla a entendu des personnes dire “tant mieux, c’est pas grave !” Une fois le rassemblement terminé, les membres d’Utopia se sont postés à la sortie du bâtiment pour distribuer des flyers19 et expliquer la situation du littoral, ils ont eu droit à des regards hostiles. Par provocation, des jeunes ont pris des flyers, les ont déchirés et jetés par terre. Ceux-là même qui venaient de passer une heure à décrire les “migrants” comme des gens sales qui dégradent le paysage avec leurs déchets. Je pouvais lire le dégoût, la peur, la colère et la tristesse dans les yeux de mon amie. Cette histoire me fait froid dans le dos. Les collègues de Grande-Synthe sont souvent témoins du racisme des Loonois : les doigts d’honneur et les crachats des conducteurs au feu rouge sont fréquents. Un courage sans égal.
Une fois nos sandwichs terminés, nous partons au Perchoir, trouvons deux paires de taille 43 et filons aussitôt au Secours Catholique. Dans le Trafic, on se dit qu’il faudra se décider à laver le lait en poudre. Nous nous garons dans une rue adjacente pour éviter de faire un don devant des centaines de personnes. Malika nous y rejoint et nous remercie chaudement. Au loin, nous reconnaissons la maman qu’on a déposé. Elle est en colère, elle ne veut plus risquer la vie de ses enfants et veut demander l’asile en France.
Il est 16h30, nous avons le temps de rentrer et de laver le Trafic. Enfin, c’est ce qu’on a pensé juste avant que le téléphone sonne. Une quinzaine d’hommes viennent de rentrer d’un try raté. Ils sont mouillés et viennent d’arriver à Calais. Nous leur donnons rendez-vous au parking de la mairie. Je n’ai vraiment pas envie d’y aller, je n’ai pas la force de devoir vérifier si leurs vêtements sont mouillés, de refuser un don ou de négocier.
Nous arrivons au parking en même temps qu’eux. Ils sont de bonne humeur et dans un premier temps, un gobelet de thé chaud et quelques paquets de gâteaux leur suffisent. Assis en cercle, ils nous incluent dans leur conversation. L’un d’eux me tend un gâteau. Bien que le geste me touche, je lui fais signe que je n’ai pas faim. En réalité, je ne veux pas prendre une part de ce maigre goûter, et je n’aime pas les BN. Nous leur proposons ensuite des vêtements secs. Deux jeunes hommes acceptent volontiers tandis que la plupart déclinent poliment l’offre. L’un d’entre eux demande une paire de chaussures, il fait du 44. Nous n’avons qu’une paire de cette taille et nous ne devrions pas donner de chaussures à ceux qui en ont déjà. Comme ses baskets sont trempées et pleines de sel, nous lui proposons de faire l’échange. Nous laverons les siennes plus tard et les remettrons dans les stocks de dons.
Il est bientôt l’heure de faire le relais avec l’équipe de nuit. La lumière de fin de journée lézarde les murs de sa couleur opale. Nous avons tout juste le temps de rentrer et d’enfin, laver la moquette du Trafic.
Ce jour-là, 216 personnes ont atteint les côtes anglaises, réparties sur quatre “small boat20”, soit 54 personnes par bateau en moyenne21.
Ce soir comme hier, je shifte avec Leïla. On ne change pas une équipe qui gagne. À 18h, Hannah et Marianne, qui forment l’équipe de jour, nous transmettent les infos. Je note sur mon carnet des noms qui me sont inconnus pour le moment et le resteront peut-être :
Il faudra aller à la rencontre de trois familles, comprenant la famille Al-Qadiri. Un premier appel a été fait par l’équipe de jour pour faire une première demande de 115. Leurs noms, prénoms, âges et nationalité ont été enregistrés. Le 115 leur a donné un deuxième rendez-vous téléphonique à 19h pour avoir la réponse à leur demande d’abri pour la nuit.
Fayez et Dara, un frère et sa sœur, demandent un abri pour cette nuit.
Fahran, un mineur non-accompagné (MNA) ne veut pas aller à Saint-Omer mais demande une tente.
Yasen et Amir, deux frères, ont demandé un abri pour la nuit. Il faut les contacter à nouveau.
Nous devons donner une carte SIM à une dame qui a été acceptée au 115 dans la soirée.
Le stock de couverture du Pub1 est vide, il nous faudra passer chez Elise pour en récupérer.
Après avoir vérifié le contenu du Trafic, nous contactons toutes ces personnes par message. Les trois familles sont les plus réactives. Nous leur donnons rendez-vous en centre ville, le 115 ne tolère aucun retard. Nous partons les rejoindre, je profite du trajet pour brancher mon téléphone aux enceintes du Trafic et mettre un peu de musique.
Sur le parking, trois couples et six enfants entre 3 et 8 ans nous attendent. Nous faisons connaissance autour d’un thé. Seuls les hommes en prennent. Nous nous présentons mutuellement et demandons la composition de chaque famille. Pour éviter tout malentendu, nous leur expliquons le fonctionnement du 115 : l’appel déterminera s’ils seront accueillis pour une nuit ou non, il se peut que toutes les familles ne soient pas acceptées, la décision ne dépend pas de nous. Les trois pères de famille acquiescent, je procède à l’appel. Verdict : deux familles sont acceptées, mais l’autre est refusée car elle a déjà passé une nuit au 1152, me dit-on. Je leur transmet la nouvelle, les pères froncent les sourcils. M. Al-Qadiri parle au nom du groupe d’un ton assuré et soucieux. Malgré ses notions d’anglais, nous traduisons en arabe avec mon application. Les trois hommes se penchent vers mon téléphone, et l’incompréhension se lit aisément sur leur visage. Je pense que le traducteur déconne mais Leïla me fait justement remarquer : “on” n’est pas traduisible en arabe, je reformule donc en parlant au “nous”. Cette fois, la traduction semble plus compréhensible. Ils refusent de se séparer et soutiennent que la famille en question n’a jamais dormi au 115. Ils nous apprennent ensuite que la femme qui a été refusée est enceinte et proposent même de lui laisser leur place, ce que le 115 refusera sans aucun doute. Les rires d’enfants ponctuent la conversation. Ils jouent autour de nous, insouciants, les plus petits courent entre les jambes de leurs parents. Leur présence apaise un peu notre stress.
Dans le doute, nous décidons d’appeler l’astreinte, Elise décroche. Nous lui exposons la situation : nous ne pouvons pas savoir s’ils ont déjà dormi ou non au 115, mais la vulnérabilité de cette femme vaut le coup d’essayer quelque chose. Elise va nous donner la liste des hébergeurs solidaires disponibles ce soir. Pendant ce temps, je vais noter à nouveau les informations de la famille et rappeler le 115, peut-être ont-ils confondus avec une autre famille ; il est parfois difficile de bien retranscrire les prénoms avec la bonne orthographe. Durant l’appel, j’insiste sur la vulnérabilité de ce couple et leurs enfants. J’apprends que ce sont les mêmes intervenants sociaux que le soir où la famille a potentiellement été acceptée, ils sauront les reconnaître ; auquel cas, ils ne les prendront pas en charge et cette famille se retrouvera devant le bâtiment du 115, sans solution pour la nuit. Je remercie mon interlocuteur et raccroche. Ce n’est pas une grande victoire, mais c’est tout ce qu’on a pu faire.
Leïla remet le contact du véhicule pour recharger le téléphone de service. Depuis vingt minutes, il ne cesse de sonner. Elle ne peut pas lâcher le téléphone une seconde et doit répondre à toutes les sollicitations, donner des points de rendez-vous sans pouvoir assurer une heure et fait patienter les gens à seulement quelques mètres de nous. A l’aide du traducteur, je retranscris l’appel. La voix robotique du traducteur ne sort pas du téléphone mais des enceintes du Trafic. Surpris, les trois pères s’esclaffent, nous aussi, la tension redescend un peu. Ils refusent la proposition de rendez-vous avec le 115, de peur de laisser leurs amis sur le parking sans solution, mais acceptent les tentes que nous leur proposons. Nous leur en donnons cinq et leur demandons de nous retrouver au Parc Vauban pour que nous puissions leur donner les couvertures une fois là-bas, le temps que nous allions les chercher chez Elise. Si nous voulions suivre le protocole à la lettre, il aurait fallu leur donner tout le matériel une fois au parc, mais nous avons d’autres personnes à voir et nous ne voulons pas les faire attendre pour rien. Nous ne pouvons les véhiculer car ils sont trop nombreux et comme nous sommes à cours, nous devons passer entre temps chez Elise pour prendre des couvertures. Pour ne pas les faire attendre nous leur proposons d’aller à pied jusqu’au parc. Nous leur donnons la localisation et alors qu’ils se mettent en route, j’appelle le 115 pour annuler le rendez-vous.
Fayez, 16 ans et Dara, sa sœur de 23 ans, nous attendent au bout de la place. Ils interpellent Leïla depuis vingt minutes qui n’arrivait pas jusqu’alors à leur répondre au vu de la quantité de demandes à traiter. Une fois les familles parties, nous venons à leur rencontre. Ils sont tous deux mouillés, ils cherchent un logement pour cette nuit. Après leur avoir donné de quoi se changer, Leïla leur propose une solution pour cette nuit : puisque Fayez est mineur, nous pouvons essayer de le faire héberger à Saint-Omer, pour Dara, nous tenterons le 115 et l’orienterons vers Refugee Women Center (RWC) le lendemain, afin qu’elle trouve une situation pérenne. Mais les deux frères et sœurs ne veulent pas se séparer. Dara ne parle pas anglais et elle n’a pas de téléphone. Ils sont d’accord pour prendre une tente que Leïla leur donne aussitôt.
En parallèle, je discute avec Yasen et Amir, deux frères Erythréens qui nous ont appelés pour un abri. Ils connaissent Dara et Fayez et ont mutualisé leurs demandes. Malheureusement, ce sont deux hommes primo-arrivants3. Le protocole exige qu’on ne leur donne qu’une couverture chacun mais nous ferons une entorse à la règle car nous n’avons pas le courage de donner une tente à Fayez et Dara devant eux et de la leur refuser. Les deux frères n’ont pas perdu le sourire. Ils nous demandent maintenant où ils pourraient poser leurs tentes. Nous leur indiquons des lieux de vie mais ils déclinent : ils n’ont pas envie d’être avec d’autres hommes. Pendant ce temps-là, le téléphone n’arrête pas de sonner, plusieurs familles nous demandent de l’aide. Nous promettons aux frères de réfléchir à un lieu sûr où poser leur tente et de les tenir informés. Nous nous apprêtons à partir quand Fayez nous rattrape, il nous rend la tente. Depuis l’Angleterre, son frère a réservé un hôtel.
Parmi toutes les sollicitations, une famille de quatre enfants nous demande des tentes et des couvertures, ils sont situés sur le lieu de vie Terres et Eaux, au sud de Calais. Nous leur expliquons la procédure, ils devront dormir au parc, à l’extérieur du lieu de vie, mais notre interlocuteur n’accepte pas ces conditions. Nous avons le choix entre suivre le protocole ou donner du matériel de couchage en faisant fi des règles. Si ça ne tenait qu’à nous, nous opterions pour la deuxième option, mais nous n’avons pas le temps d’en parler.
Au même moment, on nous prévient qu’une jeune femme attend seule, perdue au milieu d’une zone commerciale. Le message vient d’un Calaisien qui l’a rencontré par hasard près du boulevard Curie. Nous ne savons pas quand nous pourrons venir à sa rencontre, on tempère sans rien promettre.
Parmi les personnes à contacter, Fahran, le mineur dont on nous a transmis la demande de tente pendant la rota, ne nous répond toujours pas. En parallèle, les demandes s’enchaînent. Parmi elles, quelques hommes souhaitent une tente. Lors des nuits comme celles-ci, on ne s’embarrasse pas trop de formules de politesse, je crois que nos interlocuteurs ne nous en tiennent pas rigueur. Nous leur demandons rapidement leur nom, âge, nationalité et situation familiale - passage obligatoire pour savoir ce que nous pouvons faire pour eux, je crains à chaque fois que ces demandes ne leur donnent de faux espoirs. Ceux qui nous contactent sont célibataires et sont à Calais depuis plusieurs semaines, nous ne pouvons rien pour eux. Alors nous les orientons vers La Capuche, association qui distribue du matériel de couchage sur la base d’une liste d’attente. En attendant demain matin, ils devront se débrouiller. Ces mêmes conversations se répètent jour et nuit. Nous savons pertinemment que La Capuche est débordée et que les demandeurs devront attendre plusieurs jours. Certains nous remercient chaudement, d’autres nous bénissent. Rares sont ceux qui nous font des reproches.
Un homme seul nous écrit depuis le début de la soirée. Il est vietnamien, il est seul dans un parking à l’autre bout de la ville, il a très froid, il est malade et il a peur, il nous somme de l’aider “Help me please!” On se dit que l’on fera une exception pour lui, il a l’air plus fragile que les autres, nous devrons en revanche le faire patienter. Les critères qui nous poussent à donner hors des règles de distribution sont aléatoires. Cet homme nous semble vulnérable. Combien d'hommes a-t-on laissé sur le carreau ? Combien de fois n’a-t-on pas su voir la fragilité ? Les hommes savent si bien cacher leurs peurs.
De retour au Perchoir, nous croisons Marianne qui dans la conversation, nous rappelle que les frères rencontrés plus tôt, Yasen et Amir, sont tous deux mineurs. On les pensait majeurs et on ne sait même plus comment nous sommes arrivés à cette conclusion. J’ai dû oublier de leur demander leur âge et partir du principe qu’ils étaient majeurs. Marianne nous avait pourtant prévenu à la rota mais je n’ai pas relu mon carnet en les rencontrant. Le téléphone ne cessait de sonner lorsque nous étions avec eux, nous nous sommes sans doute laissés happer par l’urgence. Heureusement, nous leur avons donné une tente en pensant enfreindre la procédure.
Assis dans le Trafic, nous reprenons les messages au crible. Nous demandons à Yasen et Amir s’ils ont trouvé un endroit où poser leur tente, sans réponse ; la famille située à Terres et Eaux ne répond plus ; M. Al Qadiri demande de nos nouvelles et nous envoie sa localisation : les trois familles sont retournés dans leur lieu de vie sous les ponts. Nous leur demandons de se rendre au parc mais ils refusent. C’était le risque en leur donnant les tentes plus tôt. Je me revois une semaine plus tôt dans la même situation, en train d’échanger avec M. Al-Qadiri par SMS. À chaque don de tente, la procédure d’Utopia exige d’installer familles et mineurs hors des lieux de vie pour leur épargner autant que possible la misère des campements. Selon Leïla, la situation a changé : cet hiver, il n’y avait quasiment que des hommes, et les rares familles présentes à Calais évitaient les lieux de vie, alors essentiellement composés d’hommes seuls. Il était plus facile de les accompagner au parc avec des tentes, à l’écart des campements de fortune. Mais l’arrivée du printemps a changé la donne. Les fenêtres de passage sont de plus en plus fréquentes et le climat est plus vivable. Depuis trois semaines, les équipes témoignent d’un afflux de plus en plus important de familles accompagnées d’enfants. Les familles se retrouvent ensembles au sein des lieux de vie dans lesquels elles se sentent plus en sécurité et se soutiennent mutuellement, à l’instar de ces trois familles, visiblement inséparables. Leïla et moi n’avions aucune envie de retirer le droit à ces familles d’avoir de quoi dormir dehors sous prétexte de ne pas respecter nos règles de distribution.
Récupérer les couvertures chez Elise nous permettra d’en discuter avec elle, nous nous mettons en route dans le dédale des rues à sens unique du vieux centre. En refourguant le sac de couvertures et les bâches dans le Trafic, Leïla expose la situation : la présence de familles dans les lieux de vie rend les procédures intenables. Elise nous confirme que la priorité est de donner aux familles tentes et couvertures, tant pis si les procédures habituelles ne sont pas respectées à la lettre. Nous en discuterons en équipe plus tard. La conversation lève nos doutes. Nous contactons à nouveau la famille installée au lieu de vie Terres et Eaux mais elle ne nous répond plus.
M. Al-Qadiri maintient, il souhaite rester sur les quais. Nous lui donnons rendez-vous sur un parking à 300 mètres du lieu de vie, ainsi que les deux autres familles.
Les pères de famille nous rejoignent sans leur femme et avec un seul enfant. À leurs côtés, deux autres hommes ; ce sont des cousins qui demandent couvertures et tentes. Nous donnons six couvertures pour les parents et six sacs de couchage pour les petits. Les deux cousins sont arrivés à Calais il y a trois jours et c’est la première fois qu’ils nous contactent, ce qui fait d’eux des primo-arrivants. Nous donnons deux couvertures aux cousins et distribuons des bouteilles d’eau pour tout le groupe.
Après leur départ, nous restons au parking pour débriefer. Depuis la rue en face, cinq hommes viennent à notre rencontre. Ils viennent du lieu de vie sous les ponts. Ils ont sans aucun doute vu le groupe précédent revenir avec pleins de couvertures sous les bras. Ils sont trois frères majeurs et deux cousins. Nous les accueillons avec du thé et leur faisons préciser leur situation respective. L’un d’entre eux n’est autre que Fahran, accompagné de son cousin. En voici une chance. Les trois autres sont frères, ils viennent d’arriver à Calais, nous leur donnons une couverture chacun, des bouteilles d’eau et deux paquets de gâteaux. Ils nous demandent ensuite une tente, nous leur répondons que nous avons des familles à voir et qu’elles sont prioritaires. Ils insistent, alors on se met d’accord pour leur donner trois bâches. Les couvertures sont lestées, j’ai du mal à l’ouvrir à main nue, je cherche un objet contondant, mais ne trouve qu’un briquet, je tente de brûler les lianes de plastiques qui tiennent le paquet avec force. Un des frères, prend une extrémité du sac et tire de toutes ses forces. On s’y essaie à plusieurs reprises, le plastique contenant le graal cède peu à peu. L’exercice en devient amusant. Seul un des frères ne rigole pas, il refuse d’être limité à ce qu’on veut bien lui donner, une tente, malgré les explications répétées de Leïla. Ses deux frères, plus compréhensifs, le chambrent et s’excusent, mais il refuse de partir et regarde Leïla de travers. Je sens Leïla s’énerver, elle se tourne vers moi et me demande de prendre le relai. Je n’ai eu à répéter qu’une fois ce qu’a dit ma partenaire, pour qu’il accepte de suivre ses frères. Il ne supporte pas qu’on lui refuse ce qu’il souhaite. Ses frères, gênés, nous remercient.
Nous attendions leur départ pour expliquer à Fahran sa situation. Il refuse toujours d’aller à Saint-Omer mais nous pouvons lui donner une tente. Nous n’avions absolument pas envie que les frères soient présents à ce moment-là. La seule condition est de l’emmener dans un lieu prévu par Utopia, un préau à l’écart du centre où il pourrait installer sa tente loin des lieux de vie. Mais Fahran ne veut pas partir des quais. Il a rencontré l’équipe de nuit il y a deux jours, Leïla y était. Cette dernière l’avait déposé au préau. À la vue du lieu, le jeune a refusé d’y dormir. Ce soir, il refuse à nouveau de s’y rendre, et nous comprenons. Il s’agit d’un préau bétonné à l'écart du centre, rien d’hospitalier en somme. Nous lui donnons tout de même tente et couverture et partons aussitôt, pour éviter d’être à nouveau sollicités. Son cousin est majeur et ne demande rien, il ne fait qu'accompagner Fahran ; il nous remercie à son tour et disparaît dans la pénombre.
Le téléphone sonne : Yasen et Amir nous ont envoyé une vidéo. Ils ont trouvé un coin pour poser leur tente, ils ont fait un feu. Nous ne savons que faire de cette information, alors nous rappelons Elise. Cette dernière nous rassure, l’essentiel étant qu’ils aient trouvé un endroit où poser leur tente. Nous avions peur qu’ils se fassent repérer en faisant un feu, peut-être l’ont-ils éteint ? Ils ne nous répondent plus, à cette heure, ils sont sûrement en train de dormir. Quant aux familles, l’essentiel est de leur donner ce dont elles ont besoin.
Pendant l’appel avec Elise, un contact inconnu nous a écrit. Leïla échange avec lui pendant que je conduis. C’est un adolescent qui nous demande de l’aide, il est seul dans un hôtel dans lequel il n’y a que des adultes. Il ne sait pas quoi faire et se sent abandonné. Nous lui demandons où il est, il répond “Thames”. Dans un premier temps, on ne comprend pas, puis on percute “La Tamise ! Purée il est à Londres.”
Nous retournons au parking près des quais pour une dernière distribution de tentes et de couvertures. Nous sommes garés dans la pénombre. Dans le rétro, j’aperçois une silhouette s’avancer vers nous. Je sors et vais à sa rencontre, Leïla gère les conversations. Le père qui vient chercher des tentes est venu sans sa famille. Ses petits doivent dormir à cette heure. Nous ne sommes plus à ça près de toute manière. L’homme en face de moi est timide. Je lui donne une tente, une couverture, deux duvets, des paquets de gâteaux et de l’eau. Un sourire illumine son visage. Il me remercie en s’inclinant, puis repart dans l’obscurité.
Leïla me met à jour des derniers échanges : nous partons donner une carte SIM à une dame qui a été acceptée au 115. En ce qui concerne l’adolescent, elle lui a dit que nous ne pouvons rien faire pour le moment mais que nous signalerons sa situation à nos coordinateurs. Avant de nous remercier, le jeune garçon nous écrit “I want my mother.” Cette dernière phrase nous serre le cœur.
Avant de partir en Security Check, nous voulons d’abord passer voir si la jeune femme qui se trouvait seule dans la zone commerciale est toujours là. Nous avons peu d’espoir de l’y retrouver. Nous nous garons près de la localisation envoyée par notre contact. Garés entre une boulangerie et la Poste, nous scrutons quelques minutes le lieu, désert. Je pense à ce monsieur vietnamien qui ne nous répond plus et au parking vide au milieu duquel il nous attendait. Dieu sait quel abri de fortune il a trouvé et essayé de dormir sans couverture. Il est quasiment minuit, nous ne devons pas tarder pour donner la carte SIM à la dame qui nous attend. Avant de décoller, dans l’habitacle du Trafic, je contemple une dernière fois la zone. Le vent souffle sur le peu d’arbuste qu’il reste au milieu du béton luisant, tapissés par le brasillement rouge et bleu des néons. Au bout de la rue, une lueur jaune se démarque et innonde l’espace, je jette un oeil à l’enseigne sur laquelle est inscrite cette phrase enfantine :
1 2 3 SOMMEIL.
Les rayons de soleil perçant les rideaux noirs ne m’ont pas empêché de me lever à midi. Les volets de la chambre d’astreinte sont cassés, mais la fatigue a eu raison de moi. Dans la cuisine, je croise Hannah, Laurine et Leïla. Cette dernière s’est couchée dès qu’elle l’a pu dans sa chambre pour finir la nuit. On me propose de rester ce midi mais je n’ai qu’une envie, rentrer “chez moi” à Stoc.
Pour les trajets quotidiens, nous avons quelques voitures mises à disposition par l’association, chacune a son charme. Le Kangoo avec ses portes colorées qui donnent un peu de vie à sa carrosserie grisâtre ; celle dans laquelle on ne s’entend plus parler, une fois sur l’autoroute ; la Galaxy avec son embrayage pour le moins difficile à maîtriser. Ce matin j’opte pour la Peugeot 106, la seule à capter les radios anglaises.
L’autoroute est déserte et le soleil inonde l’espace. D’ici rien ne nous échappe, les points cardinaux tirent l’horizon vers le plat pays ou vers la mer. Les champs de betteraves défilent, parsemés de corps de ferme en activité ou à l’abandon. Un paysage pittoresque gâché par les murs et les barbelés. Une fois arrivé, je me gare devant le pas de la porte, sur le tapis de pétales roses du cerisier que le printemps a forcé à déposer.
L’ambiance est au calme au manoir1. DJ confectionne des bijoux, Benjamin cherche du travail en musique, Benoît, Mathilde et Charlotte assemblent avec patience le puzzle à mille pièces. Ce soir nous accueillons un nouveau bénévole à la maison, j’irai le chercher à la gare de Calais Ville.
Posté devant la gare de Calais Ville en fin d’après-midi, je me revois deux semaines plus tôt guitare à la main, me faire dévisager par Benoît qui avait très bien compris qui j’étais, d’un simple regard. Bandana sur les cheveux, sac de rando et le guidon de son vélo sous la main, Etienne ne déroge pas à la règle, son style correspond à ce qu’on s’attendrait d’un bénévole à Calais. Je ne sais encore rien de lui, je me suis porté volontaire pour organiser son arrivée et faire en sorte que quelqu’un l’emmène à la coloc. Etienne vient du Sud, alors que la plupart des bénévoles viennent de Paris et de Lyon, il n’a que vingt ans et a arrêté ses études cette année pour lutter au sein d’une ZAD2. Je ne le sais pas encore, mais il nous montrera à plusieurs reprises ses talents de bricolage et de débrouillardise. Arrivés à Stoc, l’ambiance est déjà à la fête pour célébrer l’arrivée des nouveaux bénévoles, on accueille le Perchoir chez nous. Et comme nous sommes des gens organisés, nous nous rendons compte à 20h qu’il n’y a plus de bières dans le frigo. Heureusement, y a le Pidou, et Charlotte se porte volontaire pour y acheter un pack de bières. Pour la remercier de sauver la soirée, nous l’accueillons à son retour avec une Ola de pétales du cerisier.
Normalement, j’aurais dû prendre du temps avec Etienne pour lui expliquer l’organisation de la coloc, lui présenter les différentes boucles whatsapp et les bagnoles. Mais il a tout juste le temps de déposer ses affaires dans sa chambre qu’on lui met une bière à la main. Nous aurons tout notre temps demain.
Aujourd’hui, Charlotte et Mathilde me proposent de profiter du soleil en bord de plage et de prendre un beignet au Tunisien. Le soleil brille, le ciel est bleu, il sera peut-être possible de se baigner. DJ quant à elle, préfère rester à la maison. Sur les quais, les filles me montrent un bâtiment sur notre droite. A l’intérieur, le dragon de Calais, une machine mesurant 10 mètres de hauteur sur 25 de longueur, crachant du feu et se déplaçant sur le sable. La maire de Calais, qui déplore la réputation de sa ville, comme si elle n’en était aucunement responsable, compte sur cette structure subventionnée à hauteur de plusieurs millions d’euros pour booster le tourisme. Jusqu’alors, je ne connaissais Calais plage que de nuit, lors des Security Check. Voir l’esplanade ensoleillée pleine de touristes et de surfeurs compose un tableau étrange et je comprends que DJ refuse de se baigner ici. Elle ne saurait profiter de la plage qui a vu refluer tant de cadavres.
C’est une journée calme pour la WAT, Leïla, Marianne et Laurine nous rejoignent à la terrasse du Tunisien. Nous sommes accueillis par Youssef, le chef en personne, sourire aux lèvres. Il connaît bien les équipes d’Utopia. C’est un homme charmeur qui enchaîne les blagues et raconte des histoires avec un regard espiègle. Les beignets frient dans l’huile, l’odeur grasse imprègne mes narines d’une chaleur apaisante. Youssef reconnait Laurine et Marianne : “C’est pas trop dur en ce moment ? [...] Qui travaille ce soir ?” Le chef s'attelle aussitôt à l’arrière-cuisine. Installés en terrasse, beignets en main nous débattons sur le nom du nouveau Trafic. On ne peut plus l’appeler Queen, pourquoi pas le King ? Nous opterons finalement pour le Drag dont l’explication, pour le moins discutable, ne trouvera pas de tribune ici. Youssef nous rejoint et dépose à chacun du thé vert, et pose devant moi un sandwich thon/harissa :
Mais faut pas..
Ce n’est rien par rapport à ce que vous faites !
A ce réconfort suit un petit tour sur la corniche. Puis, après avoir lutté contre le vent, Mathilde nous dépose au Perchoir. Dans le pub, nous retrouvons Véro occupée à faire des kits hygiènes. Dans des sachets plastifiés, elle dépose des brosses à dents, du dentifrice et des palets de savon ; pour les hommes, elle ajoute un rasoir ; pour les femmes, des serviettes hygiéniques et une carte de visite de RWC. Cela permet de donner le numéro de l’association à des femmes à l’abri du regard de leur mari, pour éviter la censure en cas de contrôle coercitif1. “La plupart des hommes ne touchent pas aux kits hygiènes des femmes.” Ainsi, par pudeur, le contenu du kit n’est pas vérifié par le conjoint.
Après la rotation, nous partons à la rencontre d’une famille, un couple avec un enfant en bas âge pour une demande d’abri. L’appel est bref, la famille est acceptée. Devant l’église où le couple a rendez-vous, Charlotte leur donne les dernières informations : demain matin, ils auront le choix d’être accompagné au CAES par le 115 et espérer être hébergés pendant deux semaines, ce délai passé, ils pourront renouveler l’hébergement seulement s’ils souhaitent procéder à une demande d’asile en France ; dans le cas contraire, ils devront passer au moins une nuit dehors pour être hébergé à nouveau par cette même structure. Sur le parvis de l’église, deux familles attendent. Transis par le froid, elles essaient tant bien que mal de se protéger du vent en attendant le 115. Je leur donnerais bien des couvertures mais elles auront un abri ce soir, j’hésite. Au même moment, une voiture se gare en trombe devant nous. Une dame sort du véhicule et en ouvrant son coffre me lance : “Ils ont besoin de couvertures ?” Pris de court, et amusé par son attitude franche et ingénue, je réponds : “Et bien, demandez-leur - Non, vous demandez-leur.” Je me tourne vers les familles, un sourire s’affiche sur le visage des parents, ils répondent sans hésiter. La Calaisienne sort deux grands sacs plastiques de l’auto. Un couple saisit les sacs en faisant une révérence pleine d’humilité, la main sur le cœur. En montant dans sa voiture, la dame me dit sur des airs de confidences : “J’hésitais à les mettre sous les ponts mais je sais pas si y' a du monde. Et pis c’est plein d’ivrognes là-bas, alors je me suis dit ici c’est mieux !”
Les couvertures sont distribuées, Charlotte a terminé ses explications. Nous distribuons des kits hygiènes et rejoignons Véronique dans le Trafic ; elle gère les appels et échanges par message puis nous fait un topo : Mihret, une femme érythréenne demande des tentes et des duvets pour elle, son mari et ses deux amies, Véronique lui a donné rendez-vous près de sa localisation, mais elle ne répond plus. En attendant sa réponse, nous fixons nos priorités : un père d’une famille de cinq nous demande des tentes et deux mineurs non-accompagnés (MNA) veulent un abri pour cette nuit. Nous envoyons des points de rendez-vous : gare routière pour le père de famille, place d’armes pour les MNA. Ces derniers répondent, nous nous rendons au lieu convenu. Nous attendons cinq, puis dix minutes, sans nouvelles. Entre-temps, le père de famille est arrivé à la gare routière, nous lui demandons de patienter, et nous appelons les deux adolescents. Quand je lui demande où est-ce qu’ils en sont, le jeune me répond : “Yeah Bro? We are coming2!” Sa nonchalance m’étonne autant qu’elle m’exaspère. Mais un adolescent même en situation de survie est un adolescent avant tout, pensé-je. Nous descendons du véhicule pour les voir arriver quand nous recevons de nouveaux messages. L’homme qui nous attend est encerclé par la police, il a peur. Nous nous ruons vers le Trafic et fonçons à sa rencontre. Nous mettons moins de cinq minutes, mais sur place, il n’y a plus âme qui vive. Il a dû être embarqué, certainement parce qu’il n’a aucun papier. Il a sûrement été emmené au CRA de Coquelles. Les Centres de Rétention Administrative3 sont des prisons pour les personnes non-régularisées. Notre interlocuteur pourrait être relâché dans quelques heures, ou dans quelques jours, être envoyé à l’autre bout du département dans un établissement déjà plein et y être enfermé jusqu’à 90 jours. Au mieux, les policiers l’ont emmené en garde à vue et le relâcheront dans les 24h. Dans tous les cas, il ne répond plus au téléphone, il a sûrement dû être confisqué, il ne pourra pas donner de nouvelles à sa famille qui passera la nuit sans avoir de quoi dormir.
Nous revenons voir les MNA place d’armes. Les deux adolescents nous attendent à côté de la friterie Chez Claudia. Le premier qui se présente à nous s’appelle Walid, il est plutôt grand et mince, moustache duveteuse d’adolescent et plein d’assurance ; accompagné de Yahya, plus petit, au sourire timide, qui se tient un peu derrière son ami. Ils ne parlent pas bien anglais, je m’apprête à utiliser mon appli de traduction mais il me tend son téléphone, un ami à lui est au bout du fil, il parle anglais et me semble être bien plus âgé. Je nous présente et lui explique la procédure pour qu’il traduise aux ados. Je n’ai malheureusement aucun moyen de savoir ce qu’il dit aux jeunes. Traduit-il vraiment ? La tête penchée sur son cellulaire, Walid tique et s’agace, désactive le haut-parleur et remet le téléphone à son oreille en s’éloignant de quelques pas. Yahya me dit qu’ils ne veulent pas aller à Saint Omer, c’est trop loin “We go to UK4”. Mauvaise idée lui dis-je, je lui montre la météo sur Windy5, il y a trop de vent cette nuit, demain et le jour d’après aussi, et les vagues sont trop hautes. Ni eux ni moi ne nous écoutons réellement. Face à l’impasse, Véronique leur propose un thé, elle veut faire appel à un traducteur par téléphone. Ils acquiescent, commencent à nous suivre, mais changent aussitôt d’avis. Walid part à l’autre bout de la place, visiblement fâché. Yahya ne sait plus qui suivre. Il répète que le foyer est trop loin et qu’ils veulent partir en Angleterre. Et parce qu’il me donne l’impression d’avoir un plan pour partir bientôt, je lui réponds : “wait, it’s too dangerous now6” J’ai beau lui dire qu’on va prendre le temps d’en parler, il préfère suivre son copain. Alors qu’il part au loin, je lui dis cette phrase que je suis déjà las de répéter : “when you are on the boat, call us. Mushkila, call us7!” et je me rends compte qu’il n’a pas notre numéro. Avait-il ne serait-ce qu’un téléphone ? On se demande qui était leur interlocuteur au téléphone : un frère, un ami qu’ils ont rencontré dans un lieu de vie, ou leur passeur ? Les jeunes sont les plus vulnérables notamment parce qu’ils n’ont pas d’argent. Ils paient leur future traversée en services en tout genre. Sans compter que les mineurs sont les plus exposés au trafic d’être humain.
Mais nous n’avons pas trop le temps d’y réfléchir, un certain Massoud Barzani nous contacte. En voyant son nom s’afficher, Véronique souffle. Il demande des tentes, comme souvent apparemment. Nous le retrouvons à la gare routière. Ce dernier arrive sans sa famille et avec deux autres hommes. L’un d’eux, Hakim, la quarantaine, nous sert la main fermement. Cet homme souriant parle anglais et avec les mains, il nous traduit les explications de Barzani : il y a eu une éviction aujourd’hui, il a perdu sa tente et sa famille se retrouve sans rien. Véronique leur demande les détails. En réalité, elle s’adresse à moi, je traduis en anglais, Hakim traduit en arabe à Barzani, puis inversement. Véronique a l’air d’hésiter, puis ouvre le coffre et donne à M. Barzani ce qu’il lui faut de tentes et de couvertures pour sa famille. Hakim nous remercie chaudement. Au volant, Véronique paraît contrariée. Ce n’est pas la première fois qu’elle a affaire à lui, et il a toujours la même excuse. “Pourquoi nous appelle-t-il à 20h quand l’éviction a eu lieu le matin ? Il avait toute la journée pour le faire !”
N’ayant pas de nouvelles demandes, nous refaisons le point. Nous mettons de côté les conversations de Barzani, des deux MNA et de la famille mise à l’abri en début de soirée. Véronique, téléphone en main, épingle la conversation avec Mihret, qui reste une de nos priorités et remonte les échanges qui ont eu lieu plus tôt dans la journée. Nous essayons de mettre de l’ordre entre les centaines de conversations téléphoniques et les notes prises pendant la rota. Une famille n’a pas répondu à nos sollicitations en début de soirée ; un homme seul accompagné d’un MNA cherchait une tente en début de soirée, nous leur envoyons un message pour savoir s’ils l’ont eu et s’ils ont besoin de couvertures. Enfin, un MNA devait être référencé par FTDA dans la journée, l’équipe de jour nous a demandé de le contacter pour savoir s’il a été accepté au foyer à Saint-Omer ; Véronique lui envoie un message pour savoir ce qu’il en est.
En attendant son éventuelle réponse, nous partons à la rencontre de Mihret qui nous a signalé être au point de rendez-vous, il y a déjà une heure. A l’entrée du parking, nous croisons un camion de CRS. Une fois garées, les forces de l’ordre font le tour du parking, ralentissent à notre niveau, puis repartent. Ils se sont contentés de recenser notre plaque d’immatriculation cette fois. Nous faisons de même. A chaque fois que nous croisons un véhicule des forces de l’ordre, nous notons leur plaque et le partageons sur un groupe Whatsapp, suivi du quartier dans lequel nous l’avons croisé. Cela pourrait servir pour recouper avec d’éventuels témoignages de violences policières et ainsi, identifier les potentiels coupables.
Nous ne trouvons personne mais nous n'avons pas le temps de les attendre. Quelques minutes plus tard, ils ne répondent pas, ils ont sûrement réussi à s’endormir malgré tout, ou bien ils n’ont plus de batterie.
Entretemps, Ali nous répond. Le garçon a contacté Utopia dans la journée. L’équipe de jour l’a référencé à France Terre D’Asile, association mandatée par l’Etat, qui s’occupe d’évaluer la minorité des MNA et, si elle est attestée, de les accueillir dans leur foyer à Saint Omer. La journée, FTDA procède à une maraude pour aller à la rencontre des jeunes exilés demandant un abri. Ali nous explique qu’il a été reconnu comme majeur malgré sa carte d’identité Yéménite. Ce jeune écrit avec un Français impeccable. Nous rappelons FTDA qui nous demande de leur envoyer la photo de cette carte. Nous nous exécutons, il nous faut les rappeler pour avoir une réponse : “Amenez-le au commissariat, nous l’acceptons ce soir.” Je demande s’ils l'acceptent à 22h30, le temps d’aller le chercher. “Normalement c’est 22h, mais exceptionnellement oui.” Avant de raccrocher, nous lui demandons si un autre MNA pourrait être accepté, car nous avons été contactés par Ahmed pour un abri cette nuit. Le travailleur social au bout du fil acquiesce et nous demande de faire vite. La communication avec FTDA est laborieuse mais nous obtenons ce qu’on veut.
Nous partons aussitôt à la rencontre du second jeune non loin du commissariat. Une fois arrivés sur place, nous sommes surpris de le voir accompagné. Nous doutons fort qu’un troisième MNA sera accepté. Charlotte vient à leur rencontre pour leur expliquer la procédure et nous nous demandons avec Véronique s’ils sont vraiment mineurs. Alors nous rappelons FTDA et exposons la situation : nous avons un troisième mineur à accompagner au commissariat, Véronique partage nos doutes quant à leur minorité. Ce dernier élément pousse l’éducateur à n’accepter qu’Ali, nous pourrons toujours orienter les deux jeunes vers FTDA et la maraude se chargera de les rencontrer et d’évaluer leur minorité demain. Je rappelle Charlotte pour qu’on aille chercher Ali. Confuse, elle leur dit qu’elle revient. Nous expliquons la situation à Charlotte, elle aussi a l’impression d’avoir échangé avec deux hommes majeurs. Le doute est légitime mais j’ai l’impression d’avoir agi exactement comme un flic au comico : on les a rencontré et on leur a refusé un abri pour cette nuit, mais sur quelle base au juste ? Sur la base d’un simple coup d'œil ?
Je fais part de mes doutes à Véronique qui me répond sans hésiter : accepter des hommes majeurs dans un foyer pour mineur présente aussi un risque pour les gamins qui sont au foyer. Risqué, ou au mieux bizarre.
Nous rejoignons Ali dans une zone commerciale, au bord d’un parking vide, où la pénombre encercle la lueur des lampadaires en halos blafards. Lorsque je le salue, il me répond en anglais, il est frigorifié et claque des dents. Je le fais monter derrière et m'assois à ses côtés. “I thougt you spoke french” lui dis-je, il me montre son téléphone avec un sourire entendu et me répond “Google”.
Une fois les présentations faites, je lui explique la procédure via un traducteur, du Français à l’Arabe. A l’évocation du commissariat, Ali se raidit. Il a vraiment peur d’aller au commissariat, comme la plupart des mineurs qu’on rencontre. Et comme à chaque fois, nous le rassurons, c’est juste une procédure, et nous serons là. Il me répond avec peine, un faible “ok” traverse sa gorge.
Nous arrivons à l’heure convenue. Véronique gare le Trafic, laisse le contact allumé pour maintenir le chauffage et part avec Charlotte sonner à l’interphone ; tandis que je reste avec Ali à l’intérieur. J’échange des banalités avec lui en accompagnant mes phrases avec des gestes : “Tu étais en Allemagne ? - Yes - Combien de temps ? - Two - Years ? - Yes.” Je baragouine deux trois mots en arabe et ça le fait rire “very good arabic !” me dit-il les bras enlacés contre lui-même. Le temps de trouver un autre sujet de conversation, un silence s’installe, je me tourne vers l’entrée du commissariat, les filles attendent. Un véhicule de police nous double, Ali se penche vers le sol et les scrute attentivement. Je lui dis qu’ils sont partis sans l’avoir vu. “Police, what they do ? Mushkila ? - No Mushkila, this is police station, there is police, it’s normal.” Je me demande ce qu’il a pu subir en France ou dans son pays pour avoir autant peur.
Je trouve le temps long lorsque Véronique et Charlotte reviennent vers nous. Je sens à leur attitude qu’elles ont une mauvaise nouvelle. Elles remontent dans le camion, et m’expliquent la situation : le commissariat a appelé Saint-Omer, ils ne le prendront pas ce soir. Ali a compris, il n’a pas l’air surpris, je le rassure comme je peux, sans rien lui promettre ; nous trouverons une solution. Nous nous mettons d’accord pour appeler le foyer. Véronique s’exécute et met le haut-parleur. Le gardien au téléphone est catégorique : il a appelé son chef, qui lui a dit que c’était trop tard, et lorsqu’on lui demande de nous passer l’astreinte, il balaie la question “Ils vous diront la même chose” Notre interlocuteur n’a aucun pouvoir de décision et dépend de son supérieur. Nous inventons une excuse et insistons : “Si vous pouviez dire à votre astreinte de nous rappeler s'il-vous-plaît, ça permettra à nos collègues de mieux gérer la situation demain.” Ce n’est pas tout à fait vrai, on veut juste avoir quelqu’un qui puisse décider de finalement l’accueillir. Le gardien nous dit qu’il va voir ce qu’il peut faire, puis raccroche. Ne sachant que faire, pour y voir plus clair ou pour déposer ce qu’on a dans le ventre, nous appelons notre astreinte. C’est Eve qui décroche. Elle était en vacances lorsque je suis arrivé à Calais, je ne l’ai pas encore rencontrée. Par décence, je censurerai sa réaction ici. Elle est en colère. Notre échange est coupé par l’appel d’un numéro privé, c’est l’astreinte de Saint Omer : l’homme au bout du fil nous explique que l’éducateur qu’on a eu au téléphone a fait des promesses qu’il ne pouvait pas tenir et sans en informer son supérieur. “Il est nouveau, il ne connaît pas encore bien les procédures.” A 22h passé, l’éduc a terminé son service, laissant l’accueil d’un mineur au concierge qui n’est nullement engagé pour ça. Il n’y a rien à faire, le cadre de FTDA ne reviendra pas sur sa décision mais promet que la maraude ira à sa rencontre demain. J’avais envie de lui dire : “Et en attendant demain on fait quoi ? On le laisse dormir dehors ?” Mais l’homme au bout du fil ne changera pas d’avis, nous raccrochons poliment. Mes états d’âmes n'auraient rien changé, à part provoquer sans résultats et risquer de dégrader des liens déjà bien érodés entre Utopia et FTDA.
Je me tourne vers Ali et lui explique ce qu’il a déjà compris. J’ajoute qu’on peut lui montrer un endroit où il pourra dormir à l’abri, il acquiesce. Avant de partir, nous avons rendez-vous près du commissariat avec les deux jeunes vus plus tôt. Au milieu des rues désertes, deux ombres s’approchent. Charlotte va à leur rencontre, manteaux et couvertures en main. La tête posée contre la fenêtre, Ali fixe le siège avant, les yeux mi-clos, puis somnole. Son souffle saccadé par ses tremblements frileux forment un nuage de buée sur la vitre, qui va et vient au rythme de sa respiration.
Devant le grand hall, j’accompagne Ali. La pièce est chauffée, les lumières au plafond inondent l’espace. A notre droite, trois hommes dorment emmitouflés dans leur duvet. Je me demande comment ils dorment avec cet éclairage, mais mieux vaut ça que de crever de froid. Ali les fixe, éberlué. Je ne suis vraiment pas à l’aise de le laisser ici, mais ce sera toujours mieux que dehors. “Is it ok for you - ...no. I want to come back, let me where we met8.” Quand nous remontons dans le Trafic, Véronique lui propose de lui montrer un autre endroit. Ali accepte sans conviction. Il semble vouloir retrouver son ami ou du moins, un endroit qu’il connaît. Sur la route, je lui demande qui est cet ami. C’est un homme plus âgé qui l’aide depuis qu’il est arrivé à Calais, il y a deux ou trois jours. Puis je lis avec effroi sur le traducteur : “Parfois il vient me consoler parfois je ne sais pas où il est. Et des fois il revient pour chercher du réconfort.” Mon sang ne fait qu’un tour, ma gorge se noue, et d’une voix hésitante, je demande à mes collègues de s’arrêter deux minutes et leur transmet ce que j’ai lu. A l’entrée d’un rond-point, Véronique se gare en urgence, met le frein à main et met sa main sur son visage. Elle est à deux doigts de réveiller son mari et de l’accueillir chez elle. Alors qu’elle nous somme de la retenir, ni Charlotte ni moi ne réagissons. Un silence s’installe pendant lequel nous espérons qu’elle décroche son téléphone. Qu’elle l’accueille chez lui, pensé-je, qu’on le mette à l’abri et qu’on en finisse, ça fait deux heures qu’on tourne en rond, qu’on passe de faux espoirs à déceptions, et que les solutions que nous lui présentons sont de plus en plus indignes. Un silence tendu emplit l’espace. Ali, somnolent, n’a pas l’air de comprendre. Je lui fais préciser ce qu’il m’a dit, mais la barrière de la langue nous empêche de nuancer.
Au téléphone, Eve nous fait récapituler. Cette dernière refuse difficilement la proposition de Véronique. Accueillir un mineur dans l’urgence dans une famille hébergeuse se fait de manière exceptionnelle, nous risquerions de créer une dépendance très difficile à gérer ensuite. C’est peut-être une erreur de traduction, ajoute-t-elle, confirmant une hypothèse qu’on a émise avant de l’appeler. Hypothèse rassurante s’il en est, mais si nos doutes étaient justes ? Eve nous ôte la responsabilité de la décision. Nous devrons nous contenter de donner une tente à Ali et de lui montrer un endroit où s’installer. Les services de nuit sont ainsi, trop de situation à gérer, et des décisions difficiles. On met des pansements où on peut, mais rien ne suffit à stopper l’hémorragie.
Sur le chemin, le silence est de plomb. Devant le parvis de l’église qu’on lui présente, Ali refuse. J’ai honte de lui proposer cet endroit. Il veut rentrer mais nous insistons pour lui montrer un dernier emplacement, plus adapté pour une tente. Une fois garés aux abords du parc, Ali décline d’un hochement de tête, ses yeux mi-clos fixent la moquette. Pas un mot de plus, le ronronnement du moteur nous divertit du silence pesant. Nous n’insistons plus et reprenons la route.
Comme Ali le souhaite, nous le déposons à l’entrée du parking vide. Tremblants, nous lui donnons tout ce que nous pouvons : une tente, un duvet, un manteau, une écharpe, de l’eau et des boudoirs. Ali accepte chaque don en faisant un signe de la main, paume vers le bas “It’s ok, it’s ok. Thank you.” L’adolescent nous remercie chaudement malgré la fatigue et nous salue. Malgré le froid qui nous assaille, nous le regardons s’éloigner, puis disparaître dans la brume épaisse.
Nous avons passé deux heures à nous agiter, à faire le tour de Calais pour finalement revenir au point de départ : l’adolescent passera la nuit coincé entre un pauvre Jardiland et le bord d’autoroute.
Il est minuit passé, nous n’avons rien dans le ventre mais tout est fermé ; alors au milieu du Security Check, nous passons au Pidou. On y passe toutes les nuits pour boucler son service. C’est un magasin de routier ouvert 24/7. Même si les tentatives de passage par camion sont devenues rares, il y en a toujours pour tenter le coup ; souvent ceux qui n’ont pas d’argent pour payer une traversée en mer. On y passe donc voir si tout se passe bien, si d’aventures, un homme seul ne tenterait pas de monter dans un camion, de lui donner notre numéro au cas où il a un problème en route, ceci en toute discrétion pour ne pas le griller. Les forces de l’ordre y passent toujours une tête, pour dénicher un potentiel passager clandestin. Les chiens sont entraînés à flairer l’odeur du feu de bois qui imprègne les vêtements de tous ceux qui dorment dans les camps.
Nous faisons le tour du parking, il n’y a rien en vue. Alors on note : Pidou RAS.
Véronique a déjà mangé, elle nous attend devant le Trafic et en profite pour fumer. L’établissement est composé d’une demi-douzaine de rayons avec toute sorte de spiritueux, et d’un rayon alimentaire. C’est tristement drôle. A l’entrée, un groupe de CRS se gausse et raconte au caissier leurs faits d’armes lors d’une éviction de camps à la grenades fumigènes. L’un d’eux, gouailleur, se démarque du groupe, il se marre en racontant la fois où Roger a foncé tête baissée dans la mêlée “Il a pas réfléchi l’autre ! Il est sorti en crachant ses poumons, le gars a lancé des fumigènes et s’est foutu en plein d’dans ! Il arrivait plus à respirer, y voyait plus rien !” Les rires gras emplissent le hall d’entrée.
Véro rallume le moteur, personne ne traîne autour des camions. Nous devons maintenant terminer notre tour de Calais. Pour oublier les échecs de la soirée, et parce que le silence est lourd, il n’y a que la musique pour nous divertir. Maigre remontant, néanmoins nécessaire, les guitares à contre-temps et la voix de Yellow Man trouvent leur écho dans les rues désertes et lugubres : “Zugguzungguguzungguzeng…”
La musique occupe l’espace mais échoue à dévier nos pensées. Cette nuit, je suis en colère contre l’éducateur qui nous a fait une fausse promesse, contre nous-mêmes qui avons jugé deux gars de visu, contre Calais, contre ce système qui laisse les gens à la rue. Mes pensées tournent en boucle, et reviennent vers ces gars qu’on a jugé trop vite comme étant majeurs. On sait pourtant que l’exil, ses traumatismes et ses épreuves font vieillir de plusieurs années, creusent les rides et cernent les paupières. Un gamin de 17 ans peut aisément en paraître 27. Au Pub, nous écrivons nos comptes-rendus avec un calme accablant. De mon côté, je ne pense qu’au sandwich thon harissa que Youssef nous a offert cet après-midi, comme dernier réconfort.
Ce matin, l’ambiance du Perchoir est comateuse. Hier nous sommes sortis en nombre, c’était le retour de Lara et Chloé, deux bénévoles rayonnantes dont le retour était attendu. Nous avons fait connaissance à l’apéro au Perchoir, elles sont parties en vacances avant que j’arrive, l’une pour chercher du travail, l’autre pour passer des concours. C’était aussi l’anniversaire de Leïla. Pour fêter ça, rien de tel qu’une soirée à la Betterave. Je n’ai pas bu une goutte depuis mon arrivée, jusqu’alors, je ramenais mes coloc à Stoc. Ce soir en revanche, ils se débrouillent sans moi, je compte bien dormir au Perchoir.
Ce matin, la bière de trop me tape un peu sur le système et rend le réveil difficile. La formation Safeguarding va être difficile. C’est un temps où nous discuterons de ce qu’on vit sur le terrain, des risques encourus en nous invitant à prendre soin de nous et de réfléchir à des situations types auxquelles nous pourrions être confrontés. Certains trouvent que les conseils dispensés sont des portes ouvertes déjà enfoncées, mais vu l’âge de la plupart des bénévoles, il est nécessaire de prévenir du surmenage et du syndrôme du sauveur. Leïla est encore fatiguée de la veille et préfère comater. Elle ne voit pas trop l’intérêt de réfléchir à ça à quelques jours de son départ.
Avant de m’engager chez Utopia, j’avais appelé Pablo, un ancien bénévole. A l’époque, en 2018, le contexte était différent : la plupart des passages à la frontière se faisaient par camion et les bénévoles dormaient dans des bungalows mal isolés. Il raconte : “On ne parlait pas de ce qu’on ressentait, il y avait une forme de virilité mal placée là-dedans. Et puis on considérait que ce qu’on vivait n’était rien par rapport aux personnes exilées. L’ambiance était à celui qui en fera le plus.” Les mots du formateur aujourd’hui illustrent parfaitement cette attitude : certaines personnes ont besoin de prouver à elles-mêmes qu’elles travaillent dur pour pouvoir faire face à leur impuissance. Aujourd’hui, des gardes-fous ont été mis en place pour prévenir ce genre de comportement. On a beau faire des nuits et travailler quarante heures semaines1, les coordinateurs.rices sont vigilants.tes. Tout est fait sur la base du volontariat, nous sommes libres de quitter l’équipe en plein milieu d’un shift, on nous demande nos jours de repos exigés ou désirés, on peut, en toute confidentialité, demander à ne pas travailler avec d’autres bénévoles sans qu’aucune question ne nous soit posée. Pour la santé mentale des bénévoles, si besoin est, une séance avec un psychologue formé à la situation de Calais est prise en charge par l’association (ce qui permet de ne pas passer une heure à expliquer ce qu’est être bénévole à Calais et éviter d’être remis en question pendant la séance) et un groupe autogéré par les bénévoles d’Utopia se réunit régulièrement pour partager nos ressentis sur le terrain, parler d'événements traumatisants.
A 12h30, nous quittons les locaux du Secours Catholique. Je dois retourner au Perchoir, Laurine m’attend, nous avons rendez-vous au Monoprix de Dunkerque où nous ferons une collecte de biscuits secs et de thés qui rempliront les stocks des maraudes littorales. Nous traversons la côte sur un fond de radio grésillant. Arrivés à l’entrée principale du magasin, un binôme de bénévoles d’Utopia Grande-Synthe nous passe le relai. On a une petite table sur laquelle sont posés les tracts écrits pour la conférence de Loon-Plage, et des flyers expliquant les démarches pour devenir hébergeur.se solidaire avec Utopia 56. De part et d’autres sont posés deux caddies pour poser les dons, il a été rempli deux fois par les bénévoles ce matin. Nous avons deux chaises à disposition mais il sera plus efficace d’être debout dans le hall pour accueillir les clients, être à leur hauteur ou les suivre sur deux trois pas quand ils sont pressés mais volontaires. Il faut ensuite trouver une phrase d’accroche simple et assez brève pour ne pas donner l’impression au client de perdre son temps : “Bonjour nous sommes Utopia 56, connaissez-vous notre association ? [ne pas attendre la réponse] Nous venons en aide aux personnes exilées et à la rue à Calais et Dunkerque. [et si on nous laisse le temps, enchaîner :] Nous avons besoin de biscuits, de sucre et de thé, si vous avez la possibilité de nous en acheter pendant vos courses, nous vous en serions reconnaissants.”
La première heure est longue. Répéter cent fois la même phrase rend con comme un disque rayé. Mais je finis par trouver l’exercice amusant et Laurine s’amuse de me voir répéter la même phrase. Il nous faut un peu de temps pour être à l’aise. L’exercice est fastidieux, les heures sont longues mais les caddies commencent à se remplir. Pour survivre à cette longue après-midi, il faut tout de même trouver de quoi se divertir. Les réflexions de quelques clients nourrissent notre bingo. C’est toute une sociologie du don qui se révèle sous nos yeux. Parmi les gens qui nous ignorent ou refusent poliment, il y a des êtres étonnamment donneurs de leçons. Comme cet homme tout gêné, la voix fluette qui s'arrête devant nous en sortant du magasin. De sa voix monotone, le regard vide, il nous dit qu’il était là ce matin “Je sais ce que vous faites dans votre asso. Je suis pas trop d’accord mais bon … bonne journée !” Ou cette femme qui nous explique avec dédain comment travailler : “Il y en a dehors, c’est eux qu’il faut aider !”
Les premières heures passent lentement et les caddies ne se remplissent pas autant que nous le souhaitons. Laurine m’explique qu’avant la fermeture de l’Auberge, RCK faisait des gâteaux à distribuer pendant les shifts. Les collectes sont assez récentes et posent le problème de la diversité de l’offre : lorsqu’on distribue des gâteaux, les quantités ne sont pas les mêmes dans chaque boîte, il y a des biscuits plus nourrissants que d’autres et il y a les goûts et les couleurs. Les pâtisseries de RCK étaient plus pratiques : c’est meilleur et c’est la même chose pour tout le monde.
A seize heures, les clients se font plus nombreux, les dons aussi, les caddies se remplissent peu à peu et nous avons de quoi nourrir notre étude sociologique. Il y a ces groupes de jeunes avec leur regard dédaigneux et les quelques jeunes trentenaires dynamiques qui nous regardent avec pitié, désolés de nous voir nous abaisser à une tâche si humiliante à leurs yeux. Il y a cette généreuse dame retraitée qui nous a fait don de plusieurs paquets de gâteaux, mais qui ne cautionne pas les prises de positions des militants : ouvrir les frontières serait trop extrême et puis “les policiers font ce qu’ils peuvent.” Nous la remercions, nous ne sommes pas là pour débattre, seuls les dons comptent. Il y a ce gars à qui on n’a rien demandé et qui nous fait la leçon comme s’il était notre père. Il a travaillé avec Utopia à Dunkerque il y a dix ans, quand le campement de Loon-Plage s’est formé, au moment même où celui de Calais se faisait évincer. Il travaillait à l’époque dans une autre association employée par la mairie. “Oui je connais votre association et je ne donnerai rien !” nous dit-il ; nous dominant de sa masse, il nous rend des comptes dont nous ne sommes aucunement tributaires “Je suis capable de foutre un pain à un gars qui m’a fait du tort il y a dix ans.” Il y a cette dame qui nous dit avec fierté “Je suis Salam2, Salam, c’est moi !” sans un mot de plus. Il y a autant de phrases incongrues que d’occasions de rire et de faire passer le temps.
Puis y a eu ces deux punks, la vingtaine qui se sont arrêtés avec intérêt vers notre table. “[...] nous venons en aide aux personnes exilées et à la rue - Ah, bin c’est pour nous ça !” puis sont partis avant que nous ne puissions répondre quoi que ce soit. Il y a ces gens qui sortent du magasin en nous donnant du liquide parce qu’ils ont oublié d’acheter ce qu’il faut. Il y a cette femme qui s’est arrêtée à notre stand, nous a posé quelques questions quand son mari a foncé dans le magasin “Je vais voir avec lui” nous a-t-elle dit. Et en sortant, nous l’avons vu sortir à ses côtés, gênée et désolée. Il n’a pas voulu faire de dons. Il y a ce gars qui nous a fait don d’un paquet de biscuits, parce que lui aussi est en galère et que c’est grâce à des assos comme la nôtre qu’il peut s’en sortir. Et puis, il y a eu tous ces gens qui ont donné sans autre commentaire et qui ont rempli les caddies.
Aujourd’hui, la Warehouse rouvre. Il s’agit de l’entrepôt géré par l’Auberge des migrants1 qui centralise les locaux de chaque association, et regroupe les ressources2. L’équipe d’Utopia, comme six autres associations, y a ses bureaux et ses stocks.
Il y a un mois, l’équipe de RWC et l’équipe de nuit d’Utopia ont subi une agression devant les portes de l’entrepôt. Un homme venant du squat voisin les a menacé avec un cutter pour voler une voiture. En réaction, l’Auberge a décidé de fermer temporairement. L’équipe d’Utopia a dû revoir toute son organisation pour une durée indéterminée : une partie des stocks a été transférée à la coloc du Perchoir, dans ce qu’on appelle le Pub, un garage étriqué et pas prévu pour ça ; le thé, fait auparavant par RCK3, a dû être préparé par les équipes en shift, au Perch aussi. L’équipe de coordination a dû s'improviser des bureaux tantôt au Channel, tantôt à la MER4, parfois dans leur voiture perso. Tous ces changements ont rendu l’accueil de nouveaux bénévoles impossibles pendant un temps. C’est pourquoi Benoît et moi avons dû nous rendre à Calais une semaine plus tard que prévu. Benjamin et Mathilde, qui sont arrivés lors de l’incident, ont dû attendre une semaine avant de commencer leur formation. C’est donc dans un contexte inédit que je suis arrivé sur le littoral. Mais d’aucun vous l’assureront, tout ce qu’il se passe ici est inédit.
Trois semaines sont passées depuis, et les nouvelles de la Warehouse se faisaient attendre. Mes collègues sont fatiguées, tout était plus simple avant ces évènements. C’est donc avec joie que nous avons appris la réouverture en début de semaine, les plus anciens se réjouissent du retour à une organisation normale, les colocataires du Perchoir seront relevés d’un poids et les nouveaux comme moi sont impatients de découvrir les plats mythiques de la Refugee Community Kitchen.
Pour l’occasion, nous sommes venus en nombre visiter les locaux. Depuis le portail, les marmites et les mélanges d’épices embaument l’espace.
C’est avec curiosité que Benjamin, Mathilde, Benoît et moi découvrons l’entrepôt dans lequel sont stockés tous les dons. Chaque association à son espace : C4C (Care4Calais) à gauche après le hall avec ses jouets et jeux de de société ; suivent les étagères de RWC pleines de vêtements pour femmes et enfants de tous âges ; plus loin à droite, l’énorme espace d’Utopia ; et au fond, l’atelier de Woodyard remplis de palettes qu’ils disloquent et distribuent dans les lieux de vie. Leur activité est en suspens en attendant le prochain hiver. Le calme qui règne dans cet entrepôt malgré la foule témoigne d’une dizaine d’années d’organisation. Au fond à droite se trouve le carré d’Utopia. Les stocks s’étalent sur soixante mètres carrés de surface sur 10 mètres de haut, rangés par taille, âge et items dans des étagères de hangars. Eve me demande un coup de main pour choper quelques cartons. Je monte avec elle l’escalier caché dans un coin. De là-haut, la vue est imprenable, on se croirait dans une fourmilière.
Les murs sont tapissés de slogans militants en anglais, français, espagnol, arabe, les murs des toilettes témoignent de véritables débats politiques. Une citation proche de la prière de Marc-Aurèle attire mon attention : “Je n’accepte plus les choses que je ne peux pas changer. Je change les choses que je ne peux pas accepter.”
La cuisine quant à elle reprend du service, les bénévoles se pressent entre les batteries de casseroles sur le rythme tantôt Folk tantôt Reggae de la sono. L’association anglaise sert tous les jours 600 repas aux personnes exilées. Les bénévoles ont aussi droit à leur part chaque midi lorsque la cloche sonne. On nous sert le fameux riz et lentilles, bien épicés, des légumes grillés, sans oublier sa farandole de sauces pimentées. C’est un repas adapté aux goûts des communautés exilées de Calais, qui réchauffe les cœurs et les corps.
Je profite de la pause déjeuner pour aller voir Elise. Au bout de quelques jours, une rencontre est prévue avec elle pour faire le point sur les premières impressions. Elle a déjà pris la température après mes premiers shifts, mais je ressens le besoin de parler des événements récents. Je m’en veux toujours par rapport aux deux gars qu’on a laissés sans solution. Elise a su ce qu’il s’était passé et tient à me rassurer. On doit faire le boulot de FTDA mais on n’a pas les capacités d’évaluer la minorité des gens. FTDA devrait faire des maraudes jusqu’à plus tard dans la nuit. On prend des décisions avec ce qu’on peut, c’est-à-dire pas grand chose. Par ailleurs, nous avons agi avec précipitation, là où on aurait pu prendre notre temps. On pense souvent qu’on a des urgences mais il ne faut pas se laisser emporter. Les retours d’Elise me confortent, et elle ajoute qu’Ali a pu être pris en charge dès le lendemain par FTDA5.
La Warehouse me semble être un îlot de solidarité sur un littoral devenu inhospitalier et hostile. Mais ce sentiment, lié à la découverte de ce monde interassociatif, n’est pas partagé de tous. Les plus anciennes d’entre nous trouvent que l’ambiance a changé. La construction du mur longeant le parking est bientôt achevée, et Laurine souffle en voyant la cuisine fermée par un grillage de chantier. RCK agirait ainsi après le vol présumé d’une perceuse. L’esprit des lieux ne serait plus le même et elles ne sont pas seules à le penser. D’autres opposeront à cela que dans quelques temps les nouveaux arrivants bénévoles et exilés de Calais connaîtront ce mur et n’auront sans doute rien à y redire. Mais doit-on se féliciter de trouver normal la présence d’un mur dans un milieu se disant ouvert ? La décision est prise et nous avons conscience qu’elle a été difficile à prendre. Les discussions se font discrètes mais ce qui est refoulé refait toujours surface. Une semaine plus tard, la façade enfin achevée sera taguée avec une ironie pour le moins amère : “NOOFFENCE6”.
Dans la nuit de dimanche à lundi, une embarcation a dû être secourue. Nous avons appris le décès d’une personne. Une commémoration aura lieu aujourd’hui à 18h30 cours Richelieu.
DJ a besoin de faire quelques courses, je l’accompagne pour prendre un peu l’air. Finalement, elle ne trouvera pas les perles qu’elle cherchait et nous nous enfonçons dans les méandres de la zone commerciale de Calais, jusqu’à se perdre dans un magasin de farces et attrapes, dont nous sortons avec des paquets de bonbons. Ces quelques heures sont l’occasion de parler de cette première journée passée avec Laurine, du stress que j’ai ressenti lors des distributions. Ils avaient beau être une centaine, les gens se sont organisés entre eux et il n’y a eu que peu de débordements. DJ me raconte : “Ils s’organisent en ligne, parfois sans qu’on leur demande. Une fois avec Sophie, on faisait une distrib’ pour un retour de try. En les voyant aussi disciplinés, on trouvait que c’était confortable. Après coup, on s’est dit que ça disait beaucoup de ce qu’on leur impose. Ils passent leur temps à faire la queue, pour l’administratif, les distributions de nourriture, les places au CAES... c’est pas une si bonne chose.”
Nous arrivons au niveau du parc Richelieu où les commémorations ont toujours lieu, DJ se gare dans le parking en face. Les gens commencent à se rassembler devant l’entrée du parc, proche de la statue commémorant les morts de la seconde guerre mondiale, mais assez loin pour s’en détacher. Ici un groupe de bénévoles de Chip, HRO, RWC, là, les membres d’Utopia. Ces rassemblements sont organisés par des membres d’associations du comité décès, nom lugubre mais on ne peut plus clair. Aujourd’hui, comme à chaque disparition autour du littoral, nous nous recueillons en hommage aux défunts tués par la frontière.
Nous sommes invités à nous rassembler autour d’une banderole, de quinze mètres de long sur laquelle sont inscrits des noms, des dates, des âges. Deux groupes se font face, alignés autour du morne étendard. Deux femmes animent le temps de recueillement, l’une en français et anglais, l’autre en arabe. Elles tentent de porter leur voix par-dessus le vacarme des autos. Face aux deux maîtresses de cérémonie se tiennent trois jeunes gens, la vingtaine, le visage déconfit. Tous trois connaissaient la victime, l’un d’eux a vu son amie mourir. Ces cérémonies sont une attention des moindres, mais nécessaire. Je me demande s’il y aura un enterrement et à quoi ressemblera sa cérémonie. Ces amis l’ont-ils connu à Calais ou ailleurs ? Y a-t-il quelqu’un pour prévenir la famille en Erythrée ou en Angleterre ? Après le discours, on annonce que la prise de parole est libre. Puis s’ensuit une minute de silence que le roulement des moteurs ne respecteront pas.
Alors que les conversations reprennent, je jette un œil à la bannière sur laquelle sont répertoriés tous les décès à la frontière depuis 1999. Nom, prénom, âge, nationalité, tout ceci ressemble étrangement aux informations qu’on demande sans cesse aux personnes à longueur de journée. Parfois, il n’y a que la date du décès et l’âge de la personne. En 1999, 24 personnes sont décédées le même jour, c’est tout un équipage qui a péri, comme ce sombre 18 novembre 2024. Un autre jour, une autre année, un autre décès, le nom que j’ai maintenant sous les yeux n’avait que quatre mois. Je détourne le regard.
Aujourd’hui, une tribune sera écrite sur les réseaux sociaux, un énième cri d’alarme dans un violon plein de pisse. On ne changera rien me dis-je, mais il faut continuer à se battre.
Ce soir nous fêtons le départ de Mahaut, il faut savoir célébrer malgré tout. Sur le chemin de retour à Stoc, je pars avec elle et Marianne pour acheter un pack de bières au Pidou, les prix y sont plus avantageux. Depuis le rond-point, nous apercevons un groupe d’hommes scrutant les camions garés devant le magasin à travers les grillages. Je me demande pourquoi ils s’exposent autant à la vue de tous avant de tenter de se cacher dans un semi-remorque. Dans le magasin, huit rayons sur dix sont dédiés aux spiritueux. Chose rassurante dans un repaire de camionneurs. Parmi le choix qui s’offre à nous, nous optons pour le pack de 24 canettes de 50 cl à vingt balles, la bonne affaire.
Quand nous sortons du parking, un camion nous double et s’avance vers l’autoroute. Un homme se détache du groupe au rond-point et court en direction du poids lourd. L’homme saute à l’arrière de la remorque sous nos yeux, s’accroche et escalade en quelques secondes la moissonneuse batteuse tractée par le semi. Les filles poussent un cri d’effroi alors que je reste sidéré sur la banquette arrière. “Bordel mais qu’est-ce qu’on fait ? - Suis-le ! - Appelle Elise !” Mahaut accélère, et se lance à la poursuite du poids lourd, Marianne décroche son téléphone. Le répondeur sonne, les secondes durent des heures, Mahaut colle l’engin. A plusieurs reprises, la silhouette du gars apparaît en haut du tracteur, j’ai plusieurs fois l’impression qu’il va tomber. “Ralentis, éloigne-toi” demandé-je à Mahaut ; j’ai peur qu’il tombe sous nos roues, elle le comprend à mon timbre de voix, nous savons que nous ne ressortirions pas indemne d’un tel accident. Lorsqu’Elise répond, on ne sait par où commencer mais Marianne se ressaisit : un homme tente de traverser la frontière en camion, ce dernier fonce droit sur Dunkerque, on ne sait pas quoi faire. Elise nous rassure comme elle peut : c’est dur, mais il n’y a rien à faire. Toute intervention de notre part mettrait l’homme en danger. Les camionneurs risquent gros en transportant des personnes exilées à la frontière1. Il arrive que des chauffeurs tabassent un passager clandestin pris en flagrant délit.
Ce soir, nous ne serons que des témoins impuissants. Qu'adviendra-t-il de cet homme ? Pensait-il partir en Angleterre ou savait-il qu’il se retrouverait à Dunkerque ou plus loin peut-être ? Résignée, Mahaut fait demi-tour et nous sommes tous les trois pris d’un rire nerveux. “Putain mais Calais Life quoi !” lance Marianne qui a une propension à exagérer les problèmes, mais pour le coup, même les hyperboles ne peuvent décrire l’absurdité de la situation. On a beau en voir tous les jours ici, on n’est jamais au bout de nos surprises.
A Stock, l’ambiance est déjà à la fête. La musique est à fond et le four chauffe les premières pizzas. Il ne manquait plus que Mahaut, qu’on puisse lui dire au revoir comme il se doit. DJ, fidèle à elle-même a animé la soirée en improvisant un blind test avec les musiques préférées de chacun d’entre nous puis, à deux heures du matin, une session peinture pour les plus téméraires. Mahaut partira demain avec son portrait et, je l’espère, avec de bons souvenirs.
Aujourd’hui je suis en logistique avec Véronique et Benoît. C’est la première et la dernière fois que je travaille avec ce dernier. Il est rare que les bénévoles arrivant ensemble à Calais shiftent en même temps. Je réalise maintenant qu’il part la semaine prochaine.
Au programme aujourd’hui, nous devons refaire les caisses de vêtements pour la MAB1, ranger l’entrepôt, tailler des couvertures, faire des sachets de lait en poudre. Mais d’abord, nous devons nous rendre au Perchoir. Hier, l’équipe logistique a déménagé ce qui était stocké au pub à l’entrepôt. Il nous reste quelques tentes et couvertures à transférer. Je m’y rends directement avec Benoît. Là-bas, nous croisons l’équipe de nuit qui se réveille tout juste. Charlotte n’est pas causeuse ce matin, en général elle est plutôt souriante. Elle regarde ses pieds tandis qu’Etienne et Mathilde ne nous répondent pas vraiment. Ils n’ont probablement pas beaucoup dormi. Leurs mines déconfites contrastent avec notre bonne humeur.
De retour à la Warehouse, nous retrouvons Véronique en train de plier des pulls. Un tas de chandails gît sur la table de l’atelier. “Vous avez déjà été en logistique ?” nous demande-t-elle. Benoît répond toujours souriant : “Non mais j’ai lu la formation qu’Arthur nous a envoyée.” Moi non, j’ai donc le droit d’être gentiment chambré. Utopia 56, comme nombre d’associations de l’Auberge, fonctionne grâce aux dons. L’association reçoit constamment des vêtements en nombre qui nécessitent d’être triés avant distribution. Une première sélection doit être effectuée pour mettre de côté les habits présentables, et les autres. Car on reçoit de tout : des déguisements, des combinaisons en tout genre et des vêtements dont le flocage devient selon le contexte, au mieux une mauvaise blague, sinon un slogan sordide. On se retrouve donc souvent avec un body floqué d’une ancre “Captain Baby” ou un t-shirt noir décoré d’une tête de mort. La deuxième étape consiste à trier par taille et type de vêtements. Véronique soulève une combinaison intégrale rose “Tenez, ça par exemple. Dit-elle résignée … j’imagine pas une seule seconde donner un truc pareil !” Benoît fouille dans le tas et soulève un T-shirt floqué “Chaque goutte compte dans l’Océan” Pareil, on jette.
Parmi les missions de la journée, nous devons refaire les sacs de vêtements que l’équipe de nuit apporte avec elle les jours de fenêtre de passage2. Je m’attèle donc au sac de vêtements pour enfants qui se trouve être incomplet, pendant que Véro et Benoît se chargent de trier les dons. Dans un sac de sport, je dois mettre un bas, un haut et un bonnet de toute taille : 1, 3, 6, 9, 12, 18 mois, 2, 4, 6, 8, 10 ans. Pour ce faire, Véro m’indique les stocks de RWC qui récupère tous les vêtements pour femme et enfants. En fouillant les étagères, je suis pris d’un vertige. Pendant quelques secondes, le temps s’arrête, je me vois manipuler des t-shirts de taille trois mois. Lorsqu’on rencontre des familles sur le terrain, l’urgence nous tient dans une attente incertaine. On se soucie de ce qu’il reste à accomplir et de ce qui adviendra de l’appel 115 et de ce qu’il va falloir entreprendre si la réponse ne nous convient pas. Toutes les sollicitations auxquelles il faut répondre ne nous donnent que peu de temps pour réfléchir. Mais aujourd’hui dans cet entrepôt, un body dans les mains, je me suis imaginé tout ce qu’implique de traverser toutes ces épreuves avec un être aussi fragile. Plus tard, en manipulant un pull, m’est revenu la vidéo de cet enfant pleurant dans le bateau pendant mon premier shift de nuit. Que peuvent comprendre ces petits pendant une telle traversée ?
Entre deux étagères Véronique me sort de mes pensées et me demande avec un grand sourire “c’est super chou ces petites tailles hein ?” et Benoît qui la suit “Alors t’es prêt à être papa ?” Je réponds par un rire retenu quand Elise nous interrompt et nous réunit autour de la table de tri. L’air préoccupée, elle entame : “Vous savez que quand je viens vous voir, c’est pas pour une bonne nouvelle.” Cette nuit, un homme est mort en tentant de monter dans un camion. Charlotte, Mathilde et Etienne sont tombés sur les lieux de l’accident. A ces mots, un frisson m’envahit : “C’est le gars d’hier ?” Elise me répond par l’affirmative, je me déconfis sur place, puis elle se rend compte qu’elle a répondu trop vite, et reprend : non, il ne s’agit pas du même homme. Je reprends mes esprits immédiatement, soulagé de ne pas avoir été témoin des derniers instants d’une vie, et un peu coupable de ma réaction. La victime est tombée sous les roues d’un camion au Pidou, l’équipe de nuit est tombée sur le corps, caché sous un drap. Ils sont arrivés pendant leur Security Check. On ne sait pas ce qu’il s’est passé, l’enquête est en cours, le chauffeur a été emmené au poste. “J’ai passé un moment avec eux cette nuit, ajoute Elise, prenez soin d’eux, soyez attentifs à leur humeur, mais ne les envahissez pas non plus.”
Ce midi, nous avons fait une grande tablée. Charlotte a l’air d’aller mieux, Etienne suit les conversations, quasiment mutique et Mathilde fixe son assiette. En aparté, Mahaut s’en prend au mauvais sort, il fallait que ça tombe sur les plus jeunes d’entre nous.
L’après-midi file assez vite. Nous continuons le tri de dons et à la demande de Timothée, nous transférons 150 tentes de notre container à celui de RWC. Véronique nous montre comment ouvrir le coffre fort : libérer la chaîne, faire pivoter les quatre crémones à l’aide des poignées, un quart de tour suffit à faire pivoter les pièces de verrouillage puis tirer sur les poignées (deux par battants). La rouille nous oblige à forcer, on galère mais on finit par y arriver. En découvrant les étagères pleines à craquer, je me demande à voix haute pourquoi on n’en donne pas plus facilement aux gens qu’on rencontre. “Quatre cent tentes et autant de duvet, c’est tout ce qu’on a dans l’année” me répond Véronique, c’est pas grand chose en effet. D’autant qu’on en distribue 90 en moyenne par mois. Du haut des meubles, je balance les tentes deux par deux, Benoît les réceptionne avec l’agilité d’un circassien. L’affaire est bouclée en quelques minutes, c’est dommage, on s’amusait bien. On s’y est repris par trois fois pour refermer le conteneur. Une fois sortie, je me retrouve en T-shirt dehors, j’ai oublié mon pull à l’intérieur.
La journée se termine et malgré la terrible nouvelle, je pars avec la satisfaction du travail bien fait. Un travail qui ne dépend que de nous.
Ce soir, nous sommes invités à un barbecue chez les collègues d’Utopia à Grande-Synthe. De l’entrepôt Benoît et moi partons acheter quelques bières au Pidou. Revenir sur ces lieux en sachant les événements de cette nuit donnait un sentiment étrange, accentué par la futile raison de notre présence. Nous venons acheter un pack de 26 canettes quand d’autres, accroupis derrière les hautes herbes, guettent les camions en espérant être à Douvre à l’aube. Il se joue des vies tous les jours. Au crépuscule, la réussite, la déception, ou la mort, et dans tous les cas, des traumatismes.
Entre deux rayons d’alcool, un paquet de Twix attire mon attention. A la façon de DJ le jour de la commémoration, nous les achetons en guise de réconfort à nos amis. Ces derniers ont passé l’après-midi à Stock, les confiseries sont bienvenues, et ils sont partants pour partir en soirée avec nous. Tant mieux, je ne me voyais pas les laisser seuls ce soir. Cette soirée est une des rares occasions de faire connaissance avec l’équipe de Grande-Synthe. C’est dans une ancienne batterie militaire qu’on appelle entre nous le Château. Il paraît que la Wehrmacht s’y est installée pendant l’Occupation. Voir une bande d’antifascistes occuper aujourd’hui les lieux ne manque pas de sel, c’est une belle revanche pensé-je. Derrière le bâtiment, un jardin en lisière de forêt, l’endroit est idyllique. Le barbecue fume, les gens s’activent à préparer le buffet. A côté de la table d’apéro, je rencontre Mehran. Nous faisons connaissance et il me raconte vaguement son histoire : il est parti de son pays sans en préciser la raison et s’est rendu jusqu’à Calais pour tenter la traversée. Puis il me demande de passer le bonjour à Véronique, je perçois de la gratitude dans ses yeux quand il prononce son nom. “Je n’y manquerai pas” lui dis-je.
La soirée se termine autour du feu. Lara, Etienne, Benoît et moi sommes du dernier convoi à rentrer. A cette joie d’avoir rencontré des personnes formidables menant le même combat, s’ajoute une bonne nouvelle. Le lendemain matin, l’équipe de jour recevra des nouvelles d’Ali :
“À l’organisation humanitaire admirable qui m’a accueilli au moment où j’avais le plus besoin de sécurité et de stabilité…
Je vous écris ces mots, bien conscient que les remerciements ne sauraient rendre justice à ce que vous avez fait pour moi. Vous avez été pour moi une lumière dans l’obscurité, un soutien précieux dans un moment d’exil et de solitude. En me transférant de la ville de Calais à celle de Saint-Omer, vous ne m’avez pas seulement déplacé d’un lieu à un autre, mais vous avez transporté mon cœur de l’inquiétude vers la sérénité, de la peur vers l’espoir.
Le logement que vous m’avez offert n’était pas seulement un abri : c’était un foyer chaleureux où je me suis senti reconnu, respecté, et pleinement humain. Votre attention, votre bienveillance et votre comportement profondément humain resteront gravés dans mon cœur à jamais.
Vous n’êtes pas simplement une organisation : vous êtes une véritable lueur d’espoir dans ce monde, un pont pour tous ceux qui ont perdu leur chemin. Que Dieu vous récompense pour tout le bien que vous faites, pour moi comme pour tous ceux à qui vous tendez la main. Qu’Il vous accorde la force de continuer à dessiner des sourires sur les visages de ceux dans le besoin.
Avec toute ma reconnaissance et mon affection.
Je tiens à vous informer que je suis bien arrivé en Grande-Bretagne et je vous remercie infiniment pour tout ce que vous avez fait pour moi. Je n'oublierai jamais votre soutien humanitaire”
Ces mots comblent la peine que j’avais en le laissant partir dormir dehors. La joie de le savoir arrivé à bon port se mêle à l’inquiétude quant à son avenir Outre-Manche. Nombre d’obstacles et de peines l’attendent, mais je m’interdis d’y penser. J’apprécie cette bonne nouvelle à la hauteur de ce qu’elle est : une gloire perçant le ciel grisâtre de la Manche.
NAG - New Arrival Guide (Guide des nouveaux arrivants) : Brochure développée et mise à jour par l’association ChIP, répertoriant toutes les associations de distributions et de services ouvertes à tous.tes (alimentation, douche, accueil de jour, aide juridique, etc.).
WAT - Warehouse au Téléphone : shift de jour d’Utopia 56.
MAB - Mise à l’Abri : Shift de nuit d’Utopia 56. La mission principale est de trouver un abri pour celles et ceux qui le demandent et en priorisant d’abord les associations mandatées par l’Etat.
Pack Mab : Jargon de l’association. Le Pack étant le paquetage et la Mab l’équipe de nuit d’Utopia, le Pack Mab désigne l’ensemble du matériel nécessaire pour la Mab (l’équipe de Mise à l’Abri).
MAB litto (littorale) : La Mab litto est une nuit de service pendant une fenêtre de passage
Pack MAB litto : pendant une fenêtre de passage, on ajoute donc au Pack Mab des sacs de vêtements pour revêtir les personnes mouillées revenant d’un try raté.
Mabphone : téléphone de service, utilisé 24/7 par les shifts WAT/MAB
Mabroom : chambre d’astreinte de l’équipe de nuit.
PA : Primo-arrivants, personne arrivée à Calais entre un et trois jours.
HS : Homme seul.
FS : Femme seule.
MNA : Mineur Non Accompagné. NB (pour les travailleurs sociaux) : en effet, on n’utilise pas le terme de Mineur Isolé Etranger (MIE) mais bien l’ancien acronyme.
Fam : Famille.
HC : Hébergeur citoyen
Warehouse, aussi appelée Wawa : l’entrepôt de l’Auberge des Migrants.
Try ou try raté : Tentative de traversée de la frontière par la mer ou en camion.
RDR - Réduction des Risques : on parle aussi de politique de RDR. Appliqué dans plusieurs domaines, la RDR, consiste à prendre en compte les pratiques des personnes accompagnées en mettant de côté le jugement moral. Sur le littoral, la RDR consiste à informer les personnes qui veulent traverser la frontière des dangers qu’elles encourent et leur expliquer comment éviter le plus de risques possibles. Une fois les informations transmises, passer la frontière ou non sera un choix plus éclairé.
Le Perchoir / Le Perch : Colocation des bénévoles d’Utopia Calais, située dans la ville. Le garage sert d’espace de stockage en attendant que l’entrepôt rouvre.
Le Manoir / Stoc : Deuxième colocation de bénévoles d’Utopia Calais, à vingt minutes de Calais.
La Warehouse / la Wawa : il s’agit de l’entrepôt géré par l’Auberge des Migrants.
Le 115 est le numéro d’urgence sociale. Il permet aux personnes qui font face à des difficultés telles que la perte d’un logement ou des violences conjugales, ou aux personnes et professionnels témoins de situations similaires de trouver des informations et des solutions. Les professionnels du 115 évaluent la situation “et se coordonnent avec les différents organismes tels que le Samu Social, les équipes mobiles, les services sociaux ou les associations.”. Ce numéro est disponible tous les jours de l’année 24/7. En savoir plus sur leur site : https://www.lot.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Solidarite.-hebergement.-accompagnement-des-populations-vulnerables/le-115-le-numero-d-urgence-sociale
La Vie Active : propose des hébergements, des distributions de repas et autres besoins de première nécessité. C’est elle qui gère le CAES.
L’Audasse : Association Unifiée pour le Développement de l’Action Sociale, Solidaire et Émancipatrice à Arras. Nous sommes en contact avec l’Audasse essentiellement parce qu’elle gère les convois de bus du gymnase du CAES aux lieux d’hébergement. C’est l’Audasse qui décide qui aura accès ou non à un hébergement au CAES. Voici comment l’association se présente sur son site : “Organisation à but non lucratif, se consacre à la défense des droits des personnes en difficulté sociale. Notre mission est d’accompagner et de protéger des publics vulnérables tels que les jeunes relevant de la protection de l’enfance, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de précarité, ainsi que les demandeurs d’asile et les réfugiés.” En savoir plus sur : https://audasse.fr/
CAES : Tous les matins de semaine, les personnes demandeuses d’un abri peuvent se rendre dans un gymnase rue des Mouettes. Un tri des demandeurs est fait par l’association, l’Audasse. Des bus sont ensuite affrétés à 9h30 pour emmener les personnes acceptées à un hébergement pour deux semaines. Passé ce délai, elles peuvent rester à une condition, faire une demande d’asile; si elles ne veulent pas, elles doivent partir et tenter un nouvel accueil après une nuit en dehors de cette structure. La plupart des personnes exilées ne renouvellent pas les deux semaines car elles comptent traverser la frontière et la demande d’asile implique de marquer ses empreintes et d’être dubliné. En savoir plus sur : https://vieactive.fr/secteurs/le-secteur-humanitaire/
FTDA - France Terre D’Asile : “a principalement pour but le maintien et le développement d'une des plus anciennes traditions françaises, celle de l'asile et de garantir en France l'application de toutes les conventions internationales pertinentes. Pour l'association, il s'agit d'aider toutes les personnes en situation de migrations de droit, en particulier celles répondant aux définitions de « réfugié » et « d'apatride » précisées par les conventions internationales” Cette association mandatée par l’Etat dispose d’un foyer pour mineurs situé à Saint-Omer, à quarante minutes de voiture de Calais. Une équipe de maraude vient à la rencontre des MNA dans la journée pour évaluer s’ils sont mineurs et si tel est le cas, leur proposer un hébergement pour cinq nuits. Au-delà de ce délai, les mineurs doivent dormir une nuit ailleurs - appelée nuit de carence - pour espérer y être accueillis à nouveau ; car au-delà de ces cinq nuits, le mineur entre dans un processus de demande d’asile et risque donc d’être “dubliné”. Après 19h, l’équipe de maraude de FTDA rentre, mais les demandes d’abri ne s’arrêtent pas pour autant. Comme aucun autre organisme d’Etat ne prend le relai, Utopia accompagne ces jeunes dans leur demande d’abri. La demande doit être faite au commissariat, un policier juge de la minorité du/de la demandeur/euse, au faciès, et s’il pense qu’il est mineur, l’oriente vers FTDA qui prend en charge la personne. https://www.france-terre-asile.org/france-terre-d-asile/objet-social
La Ressourcerie : est une recyclerie qui a notamment un service de distribution de matériel saisi par les forces de l’ordre. Les propriétaires de tentes, couvertures ou autres biens saisi lors d’une éviction peuvent s’y rendre pour espérer retrouver leur dû. Pour s’informer sur les autres missions : https://www.sevadec.fr/wp-content/uploads/2019/04/ressourcerie.pdf
La PASS : Service de santé, dépendant de l’hôpital public, qui propose dix rendez-vous gratuits par jour et dont le personnel soignant parle français, anglais et arabe.
Non-mandatées par l’Etat :
Salam : présente depuis les années 1990, Salam est la plus vieille association venant en aide aux personnes exilées de Calais. Ses principales activités sont la distribution de petits-déjeuners et la distribution de vêtements. L’association est aussi présente dans le Dunkerquois. Pour en savoir plus : https://www.associationsalam.org/
ADM - L’Auberge des migrants : est la plateforme logistique et humanitaire du littoral Nord de la France. Avec son entrepôt, appelé aussi Warehouse, accueille en son sein sept associations ayant toutes le même objectif, faire valoir les droits des personnes exilées de Calais. En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/
RCK - Refugee Community Kitchen : est une cantine collective qui cuisine et distribue près de 600 repas tous les jours pour les personnes exilées de Calais. En savoir plus sur leur site : https://refugeecommunitykitchen.org/
CHIP - Channel Info Project : Association-fille de l’Auberge Migrants qui “se donne pour but de réduire le manque considérable d’accès à l’information et se coordonne avec un réseau d’organisations en France, au Royaume-Uni et dans l’UE pour rassembler et diffuser des informations multilingues, fiables et régulièrement mises à jour.” En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/nos-actions/channel-info-project/
Woodyard : association-fille de l’Auberge des Migrants, qui “achète, réceptionne, coupe, fend et distribue du bois dans l’ensemble des camps de la frontière nord France-Royaume-Uni. Face à des conditions de vie extrêmement difficiles, [Woodyard distribue] jusqu’à 10 tonnes de bois par semaine pour un total de près de 300 tonnes au cours de l’hiver dernier.” En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/nos-actions/project-woodyard/
La Capuche ou La Capuche Mobilisée : “répond aux besoins matériels des personnes exilées à la frontière franco-britannique. Nous visons à atteindre cet objectif via un cycle de services : distribution, lavage du linge, et ramassage de vêtements abandonnés.” C’est pour les distributions de tentes et de couvertures de La Capuche que Utopia oriente principalement les personnes exilées vers cette association. En savoir plus sur leur site : https://lacapuche.e-monsite.com/
RWC - Refugee Women Center : est une association française qui vient en aide aux femmes et familles exilées vivant dans des camps informels en plein air à la frontière franco-britannique à Grande-Synthe et Calais. Utopia 56 travaille étroitement avec RWC pour le suivi des familles et des femmes exilées. En savoir plus : https://www.calaisappeal.org/refugee-womens-centre
HRO - Humans Right Observations : “est un observatoire indépendant qui a pour but de documenter et de dénoncer les violences étatiques perpétrées à l'encontre de personnes exilées à la frontière franco-britannique (Calais et Grande-Synthe).” J’aurais pas dit mieux : https://humanrightsobservers.org/fr/
La Maison Margelle ou la Margelle : est une maison d’accueil située dans la ville de Calais. “Ce projet est né face aux difficultés d’accès au logement des demandeurs d’asile vivant dans des lieux de vie informels à Calais et aux alentours. Elle accueille les hommes vivant dans des campements dont les dispositifs étatiques en place sont insuffisants pour faire face à leurs droits au logement.” En savoir plus sur leur site : http://maisonmargelle.wordpress.com/
ECPAT - End child prostitution, child pornography and trafficking of children for sexual purposes : Organisation internationale qui œuvre à la prévention des crimes sexuels envers les mineurs. En savoir plus sur leur site : https://ecpat-france.fr/
AP - AlarmPhone : Association non-mandatée qui se charge de suivre les secours de bateau en détresse à distance en échangeant avec les personnes à bord et en mettant à jour leur localisation pour suppléer les secours. Nous faisons appel à eux lors des appels de détresse après avoir prévenu les gardes-côtes. AP fait un travail de veille constant, 24/7. Les équipes d’AP rendent compte sur leur site des situations en Méditerranée, sur la Manche et sur plusieurs eaux internationales : https://alarmphone.org/fr/
Channel : Lieu culturel dans lequel est installé un théâtre, un restaurant-bar, une salle de concert et une librairie.
Le Secours Catholique, dit Secours Cath’ : Le Secours catholique est une association à but non lucratif créée le 8 septembre 1946 et animée à l'origine par l'abbé Jean Rodhain. Le Secours catholique est attentif aux problèmes de pauvreté et d'exclusion de tous les publics et cherche à promouvoir la justice sociale. Elle établit aussi des rapports pour l'information du gouvernement, en matière sociale notamment. Elle constitue la branche française du réseau Caritas Internationalis. Dans le Pas de Calais, les équipes réunissent près de 1 000 personnes. Le bureau est constitué d'un président, Olivier Caron, d'un aumônier, Philippe Demeestère, et de deux vice-présidentes, tous bénévoles, et d'un délégué, Franck Galliot. La délégation est animée par une équipe de 16 salariés.
MER - Maison d’Entraide et de Ressources : est un accueil de jour créé par le Secours Catholique qui accueille les personnes exilées souhaitant demander l’asile en France. Des cours de français et des formations y sont notamment donnés.
Sources
Rapport d’enquête auprès des personnes bloquées aux portes du Royaume-Uni, Marta Lotto. Lien vers le document en dernière page. Lien vers le rapports complets : https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2022/02/02-03a-PSM-Rapport-OnTheBorder-V3-1.pdf
Rapport d’enquête sur 30 ans de fabrique politique de la dissuasion, Pierre Bonneval. Liens vers le rapport complet : https://www.voxpublic.org/CP-Deux-rapports-denoncent-30-ans-de-politiques-migratoires-a-la-frontiere.html
Traversée de la Manche : Londres investit 541 millions d’euros pour sécuriser la frontière : https://france3-regions.franceinfo.fr
Entre autre : “Gérard Collomb réaffirme son refus de voir se créer des”points de fixation” pour les migrants en France [...] en refusant toute réouverture de centre pour migrants qui risqueraient de faire un “appel d’air” dans la région”, le 23 juin 2017 : https://www.france24.com/fr/20170623-visite-calais-collomb-affiche-fermete-migrants-jungle-ministre
Lois
Dublin II : Le règlement Dublin II vise à « déterminer rapidement l'État membre responsable [pour une demande d'asile] » [et prévoit le transfert d'un demandeur d'asile vers cet État membre. Habituellement, l'État membre responsable sera l'État par lequel le demandeur d'asile a premièrement fait son entrée dans l'UE”. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8glement_Dublin_II)
Dublin III : “Le pays responsable de votre demande est soit celui par lequel vous êtes entré et dans lequel vous avez été contrôlé, soit celui qui vous a accordé un visa ou un titre de séjour” (https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2717).