par Victorin Barthez

“Prochain arrêt, Calais Ville” l’annonce me sort de mes pensées, je regarde autour de moi. Les wagons, pleins au départ de Gare du Nord, sont maintenant vides. À mes côtés, défilent les grillages barbelés. Les paysages verts et jaunes des Hauts-de-France ont laissé place à des couloirs gris et bétonnés.
DJ, une bénévole d'Utopia m'a contacté il y a deux jours. Elle m’attend au dépose-minute. En sortant de la gare, un gars me regarde avec un grand sourire. Je me demande ce qu’il me veut. Je regarde autour de moi mais il persiste, puis je vois sortir quelqu’un de la voiture qui me sourit à son tour. J’entends mon prénom, c’est bien elle. Avec mon sac à dos de campeur et ma guitare à la main, je dois correspondre à un standard.
Je pose mes affaires dans le coffre et m’installe dans la Clio. DJ fait les présentations. Queue de cheval, lunettes sur le nez, le sourire jusqu’aux oreilles, Benoît est une personne apaisante. Selon ses dires, il est sur la route depuis dix ans. Il est guide de randonnée en âne l’été, et prof de maths remplaçant le reste de l’année. Il profite d’une pause entre deux contrats pour s’engager pour une cause. Il est arrivé ici hier soir. Notre venue était initialement prévue pour la semaine dernière, mais un incident provoquant la fermeture de l’entrepôt dans lequel est installée Utopia 56 a mobilisé toute l’équipe, rendant impossible l’accueil de nouveaux bénévoles.
Après vingt minutes de voiture, nous arrivons à notre colocation. C’est une petite maison à dix kilomètres du littoral, entourée de champs de betteraves et de pommes de terre. DJ nous fait faire le tour du propriétaire. Au rez-de-chaussée, une grande pièce, salon, salle à manger, cuisine. Nos colocataires, Sophie, Cecilia, Mahaut et Mathilde végètent sur le canapé, fatiguées de leur soirée ; Benjamin passe un coup de fil dans le jardin et nous salue de loin. À l’étage, cinq chambres de deux lits. Benoît et moi avons la possibilité de nous installer ensemble, mais comme l’un de nous ronfle, il préfère partager la chambre de Benjamin.
Une fois fait le tour de la maison, DJ s’installe sur la table à manger et nous passe une fiche avec des QR-codes à scanner afin de nous intégrer aux dizaines de conversations Whatsapp. Chacune a un usage spécifique qui concerne le travail ou la vie associative, entre membres d’Utopia ou avec les autres associations de Calais. Depuis le canapé, Mahaut nous conseille de tout mettre en sourdine et d’archiver les conversations qui concernent le terrain pour les utiliser uniquement en service. Le risque est de ne jamais déconnecter ou de lire une nouvelle accablante pendant sa pause. Avec tous ces messages, il serait facile d’oublier ses proches, Mahaut nous conseille de les appeler régulièrement pour sortir la tête de Calais : “Appelez vos mamans les gars !”
On se met à cuisiner et DJ nous fait un brief sur les règles de vie de la coloc. Pour les courses, on se débrouille avec un pot commun, dix euros par personne, on remplit le frigo avec les fins de marché. Tout est autogéré, et basé sur la répartition spontanée des tâches. Elle nous présente la colocation comme une grande famille, on prépare des grands repas, on mange ensemble, et on en laisse pour ceux qui travaillent et rentrent plus tard. Avec les horaires décalées, il y a toujours quelqu’un qui se repose de sa nuit passée ou pour la nuit à venir. À droite de l’entrée, un tableau avec chaque pièce de la maison où il suffit de marquer la date du dernier coup de balai qu’on a mis ; “On fait au feeling et à la confiance, y a pas de galère.” À côté, un tableau où sont suspendues les clés de voiture et la seule clé de la maison. La dernière personne à sortir de la maison ferme et pose les clés sous un pot de fleur. DJ ne ferme jamais, si ça ne tenait qu’à elle, elle aurait jeté la clé. Les infos ainsi transmises, DJ motive les troupes pour faire une course, sauf nous ; “Reposez-vous les gars, ce soir on sort !”. On a rendez-vous au Perchoir, l’autre colocation de bénévoles, pour fêter le départ de cinq acolytes. Je sens que je vais me plaire ici.
Il est temps de mettre le pied à l’étrier. Aujourd’hui, Benoît et moi avons rendez-vous pour notre formation de terrain avec Elise, la coordinatrice responsable de l’accompagnement des bénévoles. Elle nous attend à 14h au Channel, un complexe culturel et associatif installé dans les locaux d’un ancien abattoir ; suite à la fermeture de l'entrepôt, les coordinateurs y ont temporairement leur bureau. Nous retrouvons Elise, devant la brasserie ; au-dessus, un écriteau “Entrez libre”. Dans la cour extérieure, il fait bon, nous pourrons y faire la formation. Nous avons rencontré Elise au Perchoir samedi, les présentations sont donc faites. Elle nous demande si nous avons été bien accueillis et si nous sommes prêts à commencer notre mission de bénévolat puis, tout en roulant sa clope, commence à nous expliquer le déroulé de l’après-midi : “Comme vous avez eu le temps de lire les powerpoint, on va aller vite, on aura le temps de faire les deux formations d’affilée : d’abord le contexte de Calais et le rôle d’Utopia 56, on passera ensuite au débrief de vos missions.”
Depuis les années 90, les personnes exilées souhaitant se rendre au Royaume-Uni sont coincées à Calais. L’accès leur étant bloqué, elles doivent emprunter des moyens dangereux pour arriver à leurs fins1. Jusqu’alors, la traversée en camion était la plus fréquente. Mais la sécurisation croissante du tunnel sous la Manche a rendu très difficile cette façon de passer la frontière notamment à cause des caméras thermiques qui permettent de repérer toute personne cachée dans un véhicule. Ce moyen de traverser devient difficile à quantifier. En 2018, ont ainsi débuté les passages en bateau qui se sont ensuite généralisés. On comptait 45 000 personnes ayant traversé en bateau en 2022, 30 000 en 2023 et 39 000 en 20242. Le passage le plus court, de Calais à Douvre, compte 34 kilomètres. Pour autant, les départs se font de plus en plus loin de Calais à cause de la surveillance constante du littoral, s’étalant de la frontière belge à Boulogne-sur-Mer, ce qui rallonge la traversée et la rend donc plus dangereuse. Les équipes d’Utopia ont déjà reçu un appel de détresse d’un bateau au départ de la Normandie, au-dessus de Cherbourg-en-Cotentin. Cette sur-militarisation est justifiée par l’arrestation de réseaux de passeurs.
Cette surveillance du littoral provient d’accords passés entre le Royaume-Uni et la France. L’Angleterre donne des moyens colossaux à notre gouvernement pour empêcher le départ des personnes exilées depuis le littoral. Les accords du Touquet, signés en 2003, posent les fondations de cette entente Outre-Manche finançant la répression envers les personnes exilées. Ces moyens se comptent en centaines de millions pour financer l’érection3 de murs, grillages et barbelés, la pose de rochers sur le moindre coin d’herbe dans Calais pour empêcher l’installation de tentes, l’emploi d’agents de la police nationale, de la PAF (Police aux frontières), de la BAC (Brigade Anti-Criminelle), de CRS, de gendarmes, de militaires, l’achat de moyens technologiques comme des drones de surveillance et des caméras. Le budget a été renouvelé en 2023 à hauteur de 541 millions d’euros pour trois ans4.
Ces moyens forment le socle de la politique du zéro point de fixation qui consiste à rendre la vie impossible aux personnes exilées5. Selon cette doctrine, accueillir les personnes exilées dignement encouragerait la venue d’autres personnes exilées. La municipalité ne raccorde pas les lieux de vie en eau potable, n’y met rien en place pour la gestion de déchets et emploie les autorités pour évincer ces camps tous les deux jours. Lors de ces évictions, sont confisqués couvertures, duvets, tentes et les installations précaires sont détruites. Cette politique ne va pas sans son lot de violences policières, attestées autant par les personnes exilées que par les associations. On parle de gazages, de matraquages et de destructions de bateaux, notamment lors des départs, et ceci, en toute illégalité.
Les politiques menées depuis plusieurs dizaines d’années ne dissuadent pas les populations exilées de traverser la Manche. On compte toujours autant de personnes sur le littoral et les traversées, qui sont toujours aussi nombreuses, augmentent chaque année. En revanche, pour éviter les dispositifs policiers, les départs se font avec précipitation et de plus en plus loin de Calais, ils sont donc plus risqués et les préparatifs sont bâclés6 ; ceci a pour conséquence une augmentation des situations critiques et des décès en mer ou proches des côtes. Sachant que même dans la meilleure des situations (bonne condition météo et pas de forces de l’ordre sur les plages), le seul fait d'essayer de traverser la manche en small boat7 surchargé est mortellement dangereux. On constate que plus les moyens policiers augmentent, plus on compte de décès.
Les personnes exilées fuient la guerre, la misère et les régimes dictatoriaux subis dans leurs pays d’origine. En se rendant en Angleterre, elles espèrent y trouver un refuge, retrouver leur famille, rejoindre un pays anglophone ou fuir les politiques d’accueil de l’Union Européenne qui ne prennent pas en compte le parcours d’exil, dont les Loi Dublin II et III en sont le socle : lorsqu’une personne arrive sur le territoire européen, les autorités enregistrent ses informations personnelles, dont ses empreintes digitales ; la personne devra faire sa demande d’asile dans le pays où elle a été enregistrée. Ainsi, lorsqu’elle est arrêtée en France par exemple, on la renvoie vers le pays où elle a été “dublinée” - c’est-à-dire enregistrée.
Utopia 56 est née au cours des années 2015-2016, au moment du démantèlement de la Grande Jungle de Calais. Au début, l’association s’occupait de la gestion des déchets dans le camp, mais sa mission a largement évolué depuis et elle continue à le faire en fonction du contexte. Il y a deux antennes sur le littoral Nord, une à Calais et une sur le territoire de Dunkerque/Grande-Synthe (GS). Aujourd’hui, l’association répond aux urgences auxquelles font face les personnes exilées. Les bénévoles ont plusieurs missions, la principale étant la WAT/MAB :
La WAT - Warehouse au Téléphone : est le service d’urgence de jour (entre 8h et 18h, 7j/7). Elle consiste principalement à orienter les demandes des personnes exilées vers les services pouvant répondre à leurs besoins, que ce soient des associations mandatées ou non par l’État.
La MAB - Mise à l’Abri : est le service d’urgence de nuit (entre 18h et 8h, 7j/7), il consiste principalement, comme son nom l’indique, à trouver un abri pour les personnes qui le souhaitent ; en privilégiant le recours au droit commun (assos mandatées par l’Etat).
L’équipe WAT/MAB fonctionne grâce à un téléphone d’urgence dont le numéro est distribué sur le terrain, et se déplace en Renault Trafic. Les autres missions gravitent autour de l’équipe d’urgence :
Utopia 56 contribue à faire valoir les droits des personnes exilées et à la rue auprès des associations mandatées par l’État. L’idée est de recourir en premier lieu aux institutions qui devraient remplir leurs missions régaliennes. L’association part du principe qu’elle ne devrait pas exister (si les institutions jouaient leur rôle) et oriente ses actions dans ce sens. À chaque appel au 1158, au 17 ou au 18, on nous demande d’enregistrer l’échange. Ce n’est pas pour remettre en cause les travailleurs mais pour nourrir des plaidoyers avec des preuves. L’idée est de montrer les manquements de l’État dans ses missions, parce qu’il ne met pas en œuvre les moyens nécessaires, ou bien parce qu’il va à l’encontre de ses obligations. Après chaque service de jour (WAT) ou de nuit (MAB), l’équipe fait un débrief qui répertorie notamment les accueils et les refus du 115, permettant ensuite de rendre compte des dysfonctionnements de l’État et de lutter pour améliorer les politiques d’accueil. “Si on ne fait pas ça, on devient essentiel et on remplace l’État dans ses missions. C’est exactement ce qu’on veut éviter.” Coluche avait le même mantra en lançant les restos du cœur. Concernant la mise à l’abri, si tous les recours ne fonctionnent pas (115, puis association, puis hébergeur solidaire) nous pouvons, dans certaines conditions, donner du matériel de couchage. Des tentes et duvets peuvent être donnés aux mineurs, aux femmes seules et aux familles ; pour les hommes seuls, une couverture peut être donnée seulement s’ils viennent d’arriver à Calais (jusqu’à deux ou trois jours après leur arrivée), on les appelle primo-arrivants.
Les premiers échanges avec les personnes exilées se font essentiellement par téléphone ou par message. On essaie de comprendre ce dont la personne a besoin et de collecter le maximum d’informations pour avoir une idée précise de ce qu’on peut lui proposer (nom, prénom, âge, nationalité, situation familiale). Ensuite, si c’est nécessaire, nous pouvons aller à sa rencontre. La plupart du temps, on nous contacte pour un logement, un problème de santé ou pour venir en aide aux personnes qui se retrouvent en détresse en mer ou qui ont raté leur départ en bateau et se retrouvent sans solution, en bord de mer, dans le froid, et loin de leur lieu de vie.
Lors d’un service d’urgence (WAT ou MAB), les sollicitations sont nombreuses et les moyens sont limités, il arrive souvent qu’on ne puisse pas rencontrer toutes celles et ceux qui nous demandent de l’aide. Il faut donc donner une priorité aux personnes les plus vulnérables, c’est-à-dire d’abord les mineurs non-accompagnés (MNA), ensuite les femmes seules, les familles, puis les hommes seuls.
À la fin d’une WAT, il y a la “rota”, un temps de transmission avec l’équipe de nuit, pour faire le point sur le déroulé de la journée et pouvant avoir des répercussions le soir. Une MAB se termine avec un Security Check (SC) que l’on peut commencer à partir de 23h30, s’il n’y a pas d’autres sollicitations. À cette heure-ci, la plupart des personnes exilées ne répondent plus car elles dorment ou n’ont plus de batterie sur leur téléphone. Le Security Check est un tour des points stratégiques de Calais, il dure à peu près une heure et a deux fonctions : montrer aux forces de l’ordre qu’ils ne sont pas seuls et passer devant les lieux de vie et les lieux sécurisés où on a installé des personnes. Une fois fait, l’équipe peut rentrer au Perchoir (une des deux colocations de bénévoles d’Utopia), se mettre en position d’astreinte dans une chambre prévue à cet effet (on l’appelle la Mabroom). On dort, mais on se tient prêt à répondre à toute sollicitation par message. À 8h, l’équipe de jour passe prendre le téléphone et les clés de voiture.
Le gros des stocks se trouve dans l’entrepôt géré par l’association L’Auberge Des Migrants (qui n’a rien d’une auberge). Ce dernier étant fermé depuis trois semaines, les stocks disponibles sont donc au Perchoir : situé dans le centre de Calais, on y rentre depuis la rue, par le garage, appelé aussi “le pub”. Depuis la fermeture de l’entrepôt, ce dernier a été investi par des sacs de vêtements, des piles de tentes, de duvets et de couvertures, des caisses de biscuits secs, et tout le matériel nécessaire aux distributions.
L’Auberge des Migrants héberge sept associations en son sein qui œuvrent ensemble pour une mission commune : faire valoir les droits des personnes exilées de Calais et du littoral Nord.
Elise nous décortique les points abordés plus haut en les alimentant de nombreuses anecdotes. Depuis trois jours, j’entends mes colocs raconter ce qu’elles vivent sur le terrain, sans comprendre tous les enjeux, perdu par tous ces acronymes. Après quatre heures de formation, tout me paraît aussi limpide que confus. Apparemment c’est normal, il faudra poser des questions sur le terrain. Avant de nous quitter, Elise nous donne un dernier conseil : “Parfois vous serez énervés par vos collègues, par des manquements d’autres associations, et c’est ok. Mais il faut remettre ça dans un contexte qui nous est hostile et qui est plus grand que nous. On travaille tous avec des bouts de ficelle et chacun fait ce qu’il peut. La colère peut être légitime mais on a trop à faire pour s’écharper entre nous.”
“Longue vie à la nouvelle Queen”
Tous les jeudis à 13h, l’ensemble des bénévoles et coordinateurs se réunissent. Depuis la fermeture de l’entrepôt, les réunions se font à la MER (Maison d’Entraide et de Ressources). Nous retrouvons les amies du perchoir au niveau du parking. C'est à ce moment-là que je fais la connaissance de Véronique. Elle est la plus ancienne bénévole avec deux ans à son actif, et la seule Calaisienne de l’équipe ; c’est avec elle que je ferai mon premier shift/service de nuit dimanche. Elle est accueillante et son enthousiasme, contagieux. Timothée, un des coordinateurs, se tient à la fenêtre et nous annonce timidement que la réunion peut commencer. L’équipe de jour, composée de DJ, Benoît et Mathilde, n’a pas beaucoup de sollicitations cet après-midi. Ils peuvent donc suivre la réunion tout en répondant discrètement aux messages.
Après un tour de table et l’annonce de l’ordre du jour, la réunion commence. Il est question aujourd’hui de mettre à jour les localisations des différents lieux de vie de Calais ; de la reprise d’activité de RCK (Refugee Community Kitchen), association hébergée par l’Auberge des migrants, qui avait cessé de distribuer ses repas depuis la fermeture de l’entrepôt ; des intermédiaires potentiels lors des appels de détresse ; de l’utilisation à bon escient des conversations Whatsapp ; et encore du manque de bénévoles pour la semaine à venir. Vous ne comprenez pas ? Moi non plus. Pas entièrement du moins.
Les échanges fusent, j’essaie de raccorder ce que j’ai vu en formation, puis vient le dernier point à l’ordre du jour. Leïla prend la parole pour parler de la fermeture de la Warehouse (l’entrepôt). Pour rappel, l’Auberge des migrants a fermé son entrepôt suite à l’agression de bénévoles, il y a trois semaines. Les coordinateurs et les autres bénévoles sont restés évasifs quant aux détails de l’incident. À mon arrivée à Calais, la question a été vaguement abordée. J’ignore aujourd’hui les détails, je sais juste qu’un homme ivre, armé d’un cutter, a agressé quatre bénévoles avec l’intention de voler un véhicule. Deux personnes ayant reçu des coups de cutter ont dû aller à l'hôpital, mais les blessures étaient heureusement superficielles. Depuis, l’entrepôt est fermé et nous n’avons pas d’informations quant à sa réouverture.
L’équipe ici présente partage le sentiment que leur voix ne compte pas et que les décisions sont unilatérales. Le conseil d'administration de l’Auberge des migrants avait proposé, il y a deux semaines, d’ériger un mur pour éviter toute nouvelle intrusion dans l’entrepôt, mais l’ensemble des bénévoles d’Utopia s’était exprimé contre. Ces derniers ont appris ensuite que le mur était en cours de construction. Leïla prend la parole, marque un temps, elle cherche les mots justes : “On galère sur le terrain avec des gens qui nous posent des questions auxquelles on ne sait quoi répondre, on a des situations qu’on ne sait pas gérer, nos réponses ne sont pas adaptées et avec tout ça, on ne se sent pas reconnu.” DJ confirme l’incompréhension générale : les associations passent leur temps à dénoncer la militarisation du littoral, la pose de grillages et de tout ce qui peut entraver la circulation libre, et la réponse à une agression est d’ériger un mur. “La symbolique est terrible, on ne veut pas être associé à ça.”
Elise, les mains jointes sur la table tient d’abord à présenter des excuses au nom de la coordination. Ces dernières semaines ont été difficiles, et les coordinateurs, pris par les événements, n’ont pas tenu au courant les bénévoles de l’avancée de la situation. Elle se dit consciente que cette fermeture est perçue comme une punition. Du coin de l'œil, elle sonde la réaction de Timothée. Les coordinateurs conviennent d’une verticalité dans l’organisation : “On subit comme vous les décisions du CA qui arrivent au compte-goutte [...] on ne maîtrise pas grand chose.” Ce soir, nous informe-t-il, le CA de l’Auberge se retrouve pour déterminer quand l’entrepôt rouvrira.
DJ en revient au mur et parle des premières médiations faites au squat orange avant l’incident. Depuis un an que le squat orange existe, à cinq cent mètres de l’entrepôt, des hommes entraient en pleine journée pour se servir directement dans les stocks des associations : “Les médiations avaient fonctionné, je vois pas pourquoi on n’a pas continué.” Le problème étant que les habitants du squat changent constamment. Mais DJ insiste, il y a toujours ceux qui restent, et on peut garder un lien de confiance avec ceux-là. Et ceux qui viennent se servir dans les stocks sans permission sont une minorité parmi eux, ajoute-t-elle. Véronique fait signe de vouloir parler, elle marque un silence, choisit ses mots avec peine : “Mais … ça veut dire que pour vous, si les bénévoles sont en danger, ça n’a pas d’importance ?” DJ essaie de répondre, tant bien que mal, l’état de Véronique la désarçonne :
Non évidemment que non, je ne minimise pas ce qu’il s’est passé … je dis juste qu’il y a d’autres réponses que d’ériger un mur.
[Elise intervient] Je pense que la conversation va au-delà de ce dont on doit discuter en réunion. D’autant que je n’ai pas la meilleure position pour pouvoir vous aider sur ce sujet… Timothée est disponible si vous souhaitez en parler ou alors vous pouvez organiser un autre groupe Welfare1 pour déposer ce que vous avez sur le cœur.
Véronique sort un mouchoir de son sac, se lève et s’excuse. DJ, l’air préoccupé, lui emboîte le pas. Leïla se tient à côté de moi, elle se sent coupable d’avoir abordé le sujet sans en avoir parlé à Véronique préalablement. Elise s’est rendue sur place lorsque les bénévoles se sont fait agresser. Véronique en faisait partie. Elles sont toutes deux encore sous le choc.
Pour finir sur une note moins pesante, Timothée a une bonne nouvelle, un nouveau véhicule a été acheté. En février, le Trafic grâce auquel le service d’urgence d’Utopia pouvait fonctionner 24/7, a rendu l’âme. Il s’appelait “la Queen” et a été remplacé temporairement par une Renault Espace. Trois mois et une campagne de crowdfunding plus tard, son successeur est arrivé. Tim nous demande d’en prendre grand soin : “elle a déjà 200 000 km au compteur, au moindre bruit, au moindre accroc, il faudra le lui signaler. Pour ce qui est du thé, il faudrait le mettre dans un sac poubelle car les urnes fuient et il faut préserver la moquette. Il faudra être précautionneux, on ne veut pas accueillir les gens dans une poubelle.” L’enthousiasme gagne quelque peu les cœurs : “Vive la nouvelle Queen !”
La première semaine, il est d’usage d’aller donner un coup de main au Secours Catholique. Cette association ouvre son accueil de jour trois après-midi par semaine : lundi, mercredi et vendredi. Non loin du port, leurs locaux sont séparés en deux cours et deux halls, séparant les femmes et leurs enfants d’un côté, et les hommes de l’autre.
Nous avons rendez-vous à 12h45, Benoît et Leïla m’accompagnent. Nous sommes accueillis par Clément, Fari, Ali et Fatima. Je fais connaissance avec Lamine, assis à côté de moi. L’équipe est principalement composée de bénévoles, la plupart sont des personnes retraitées de Calais ou des personnes exilées qui semblent vouloir rester en France1. Après le débrief, Clément nous prend à part, Benoît, Leïla et moi et nous explique les besoins pour aujourd’hui : Leïla ira en cuisine faire des tartines de confiture et des sandwichs à la mayonnaise. Aujourd’hui exceptionnellement, il y a des boîtes de thon en plus. Benoît et moi irons avec Christine, une bénévole, du côté des salles de bain près de l’entrée.
Postés entre le salon de coiffure et les douches, notre job consiste à distribuer les produits hygiéniques : brosse à dents, dentifrice, savon, crème pour la peau, liquide pour la lessive, etc. À côté, trois essoreuses à linge devant lesquelles les gens font la queue, une fois leur linge lavé dans les grands éviers de la salle d’eau.
Les portails s’ouvrent et l’après-midi commence doucement. Nous avons le temps d’échanger quelques mots mais les hommes sont pressés. Ils n’ont que trois heures pour se laver, laver leur linge, l’essorer, l’étendre et manger un morceau. Dans le salon de coiffure, les gens attendent, il n’y a que trois sièges. La précision et la vitesse des coiffeurs, bien qu’impressionnantes, ne suffira peut-être pas à satisfaire la demande.
De mon stand, je vois Lamine compter les entrées. Postés devant le portail, trois hommes, sac à dos à leurs pieds, vendent des clopes au rabais. Ils ont interdiction de vendre au Secours Cath mais ne font aucun effort pour se cacher. Pendant ce temps, la cour se remplit. Dans la cour, des hommes jouent au foot, d’autres étendent leur linge où ils peuvent et la musique décore l’espace. Le décompte dépasse vite les trois cents, Benoît courbe l’échine pour faire tourner les essoreuses. La dernière heure file et les stocks de produits d’hygiène sont épuisés. Il est temps de fermer.
Une fois les espaces rangés, on attend le débrief de la journée, ça tarde. On s’impatiente, sauf Benoît, tranquille quoiqu’il arrive. On finit par partir, nos amis nous attendent pour boire un verre. Je suis sorti de cette après-midi avec un léger sentiment de déception. Leïla m’avait dit qu’on avait le temps de discuter et de rencontrer les gens. Mais c’est plus facile quand on a déjà fait des rencontres sur le terrain.
Nous retrouvons le gros de la troupe à la Betterave, une institution, où se réunit tout le cercle associatif de Calais. Le temps est bon et nous profitons des derniers rayons de soleil. Assis en terrasse, trois gars nous demandent un service : “Excusez-moi de vous déranger, moi et mes amis avons une tente mais le problème c’est qu’on sait pas la monter alors est-ce que ce serait possible pour vous de nous aider s’il-vous-plaît ce serait super de votre part vraiment”. Leïla croise mon regard, les âmes scoutes savent se reconnaître “Allez ! Où voulez-vous planter votre tente ?”. Ils s’appellent Esteban et Mo, le troisième, hagard, les yeux fixant ses pieds, ne s’est pas présenté. Esteban parle en flot continu “Excusez-nous hein merci c’est vraiment sympa merci en fait une dame nous a donné cette tente elle est gentille parce qu’on dort dans la rue et là elle a été sympa mais on sait pas la planter”. Arrivés au parc le plus proche, on leur montre un emplacement où ils ne seront pas trop à la vue de tous. La nuit est tombée, j’allume ma lampe de téléphone et la passe au comparse muet “éclaire-moi, je vais te montrer”. Esteban tourne autour de moi, je sens qu’il souhaite aider mais n’arrive pas à se fixer sur une idée “M’dame Leïla, m’dame Leïla, j’la pose où la sardine ?”
En quelques minutes, la tente est fixée ; Laurine et DJ nous ont retrouvés. La Betterave est fermée, il est temps de partir.
Aujourd’hui, je commence mon premier shift. La veille, Laurine m’avait prévenu : la fenêtre de passage s’ouvrira dans la nuit et on aura sûrement plusieurs appels de détresse en mer1 et try2 ratés à gérer. Elle craint de ne pas avoir le temps de tout m’expliquer au fur et à mesure.
Le service de jour commence au Perchoir, la colocation des bénévoles d’Utopia qui se trouve dans le centre de Calais. À 7h45, je m’y rends et traverse le garage, la blancheur de l’aube inonde la cour intérieure et m’aveugle tandis que je monte l’escalier. Je retrouve Laurine dans la cuisine, qui fait chauffer le thé ; “Je viens de me réveiller” dit-elle comme pour s’excuser. “T’inquiète” lui dis-je, les paupières encore collantes. Elle a récupéré le téléphone de service dans la chambre où l’équipe de nuit dort et se met en astreinte. DJ et Mahaut sont réveillées, et gèrent les demandes par message. L’eau bout, Laurine prélève les quinze sachets de thé, prend la casserole et la verse dans l’urne. “Ah putain !” Le robinet était ouvert, la flaque brûlante s’étale sous nos pieds. On s’agite, on prend des torchons et on essuie tout.
La journée commence par l’appel d’un groupe de trente personnes en retour de try raté à Boulogne-sur-mer. Personne n’est mouillé, mais il y a des enfants et des femmes qui ont faim et soif. Nous leur proposons de les rejoindre sur place, mais ça risque de prendre du temps. Finalement, ils prennent un train pour Calais où ils comptaient rentrer et où nous les y attendrons. Avant de les rejoindre, nous vérifions que tout est dans le coffre du Trafic et complétons ce qui manque : caisse hygiène, trousse de secours, biscuits, packs de bouteilles d’eau, urne à thé. Étant donné la météo, on laisse les sacs de vêtements dans le coffre.
Nous nous garons au dépose-minute, sur deux places, pour pouvoir ouvrir le coffre et sortir sans difficulté. Je sens Laurine un peu crispée, elle fixe la sortie de la gare et tire sur sa clope roulée. Les personnes sont arrivées au compte-goutte, par petits groupes, nous leur distribuons du thé, des bouteilles d’eau et des barres de céréales. La distribution est bouclée en moins de dix minutes, beaucoup nous remercient en partant. Laurine a l’air soulagée : “ça s'est bien passé, parfois ça peut être tendu !”
Nous attendons un peu devant le coffre, quelques retardataires se manifestent. Nous nous apprêtons à quitter les lieux quand un homme en fauteuil s’approche de nous timidement. Nous lui servons un thé et échangeons quelques minutes. “Vous sauriez pas où je peux prendre une douche ?” Nous sommes samedi, peu de services sont effectifs, mais nous lui passons un NAG3, un guide des services associatifs de Calais dans lequel sont indiquées toutes les informations, avant de lui dire au revoir. Nous rentrons au Perchoir. Assise sur les palettes de la cour, Laurine raconte. Elle est arrivée en janvier, elle fait une pause entre sa licence et son master. Au bout de quatre mois, elle commence à fatiguer. Elle a le sentiment que rien ne change, elle en a assez de refuser des couvertures à des gars qui n’ont rien et vont dormir dans le froid. Et puis, il y a les départs de bénévoles. “Tu t’attaches aux gens, ils partent, et faut avoir la force d’accueillir les nouveaux.”
Après une demi-heure sans sollicitation, Laurine m'emmène faire le tour des points stratégiques de la ville (les points de rencontres, les lieux de vie, la Warehouse, etc.), en commençant par le Car-Ferry. Nous faisons le tour de cet immense complexe portuaire : du béton à perte de vue structure les parkings et les péages vides, entourés de grillages et de barbelés, comme partout ici. Le lendemain soir, Véronique m’expliquera que les grilles datent de 2016, au moment du démantèlement de la jungle de Calais ; “Je ne comprends pas comment les Calaisiens acceptent aussi facilement qu’on amoche leur ville. C’est pas leur argent, mais quand même… c’que c’est laid !”
Sur Whatsapp, nous recevons un message. C’est une vidéo, l’homme qui nous l’envoie filme sa main, légèrement boursouflée. Notre contact a besoin d’une aide médicale. Nous lui proposons de le retrouver pour voir ce qu’on peut faire. Notre interlocuteur est Palestinien “from Gaza”, il est accompagné d’un homme que Laurine a déjà rencontré. Nous leur proposons d’appeler les pompiers, mais nous n’aurons pas le temps d’attendre avec eux car nous sommes contactés au même moment. C’est un message d’un Calaisien nous signalant qu’une centaine de personnes ont besoin d’aide aux Hemmes de Marck. Il est midi, nous nous rendons immédiatement sur place. Sur le chemin, nous croisons un groupe d’une vingtaine de jeunes gens d’abord méfiants. Nous les rassurons et leur proposons un thé, l’occasion de savoir ce qui se passe. On comprend qu’ils reviennent d’un try raté et retournent s’installer dans leur lieu de vie, à trois cent mètres, où les attendent des familles. Nous leur donnons deux packs de bouteilles pour eux et le reste du groupe.
Nous reprenons le chemin vers les Hemmes de Marck. Là, sur la place de l’église, des dizaines de familles attendent sous le soleil fébrile du printemps et sous la surveillance des forces de l’ordre qui ont emmené le groupe ici. Nous ne saisissons pas encore toute la situation en détail.
Je gare le Trafic sur le parking. Avant de descendre du camion, on se met d’accord sur la façon de s’y prendre. Nous n’avons pas assez de bouteilles d’eau et de biscuits pour tout le monde. Nous appelons l’équipe de Grande-Synthe pour apporter ce qui nous manque. Quelqu’un toque à ma fenêtre, je lui fais signe d’attendre quelques minutes. Il rejoint une poignée d’hommes qui regardent le contenu de la camionnette. Ce regroupement autour du véhicule m’inquiète. Lorsque le reste du groupe nous rejoint, nous faisons face à une centaine d'hommes et de femmes.
Avant de commencer la distribution, nous tentons d’expliquer que nous avons un peu d’eau et de thé et qu’une équipe viendra compléter les quantités manquantes. Mais la situation nous oblige à agir vite. Nous sommes vite acculés par le groupe affamé et assoiffé. Laurine ouvre le coffre et distribue les bouteilles au plus vite. De mon côté, je sors l’urne de thé et m’écarte pour faire une distribution à part. L’urne et le stock d’eau se vident en quelques minutes alors que tout le monde n’a pas été servi.
Laurine referme le coffre. Bien que nous expliquions à nouveau et à plusieurs reprises qu’une autre équipe arrive, nous sentons la pression monter. Alors, pour temporiser, Laurine entrebaille le coffre et distribue des chaussettes de survie (des couvertures de survie coupées en petits morceaux qui servent à maintenir les pieds au sec et au chaud) dont je m’empresse d’expliquer tant bien que mal le mode d’emploi : “put it between your socks and your shoes!”. Alors que tout le monde a reçu un kit et que les personnes se dispersent, l’un d’eux aperçoit le sac de préservatifs que nous fournissons pour protéger les téléphones de l’humidité pendant la traversée. Je lui en donne, et les autres tendent leurs mains. Nous devrions prendre le temps d’expliquer l’utilité de ces préservatifs afin qu’ils ne soient pas détournés de leur usage car ils nous ont été donnés en raison de leur péremption. Je tente tout de même un avertissement : “It’s just for the phone, to protect your phone!” J’espère que derrière leurs sourires entendus, ils me prennent au sérieux.
Nous n’avons plus rien à donner et fermons le coffre. Les minutes sont longues, mais l’équipe de Grande-Synthe finit par arriver. Nous faisons connaissance avec le binôme - Manon, qui semble connaître Laurine, et Chloé, dont c’est le premier jour - et débriefons rapidement. Manon, mains sur les hanches, balaie le parking du regard. Elle juge que leur stock sera insuffisant et qu’il va falloir être méthodique. Chloé distribuera le thé à l’extérieur du camion. Manon et Chloé s’occuperont des gâteaux. De mon côté je distribuerai les bouteilles aux familles, tandis que les hommes recevront leur ration dans des gobelets. Quelques hommes tentent d’obtenir des bouteilles. “I have three children there4!” m’assure l’un d’entre eux. N’ayant aucun moyen de vérifier leurs dires, je décide de leur faire confiance. Tant pis si ce n’est pas vrai. Que ferais-je à leur place ?
Tandis que Laurine et Manon distribuent les gâteaux secs, un homme prend le lead et le groupe s’organise, les femmes et les enfants en début de file. Le calme laisse place à la précipitation. J’aperçois une cagette tomber par terre et les paquets s’étaler sur le goudron. Quelqu’un a semble-t-il arraché le carton des mains de Manon. Cette dernière, visiblement agacée, hausse le ton : “Seriously guys, for children first5!”. Les stocks de biscuits étant écoulés, il restera finalement un peu de thé et quelques bouteilles d’eau. De loin, j’aperçois un homme ouvrir le coffre du Trafic nonchalamment, deux autres hommes referment la porte et l’engueulent aussitôt.
Après avoir fermé le véhicule, Laurine me rejoint à côté de l’urne à thé. Deux hommes et deux femmes parlent entre eux. Je devine deux mots en amharique qui reviennent souvent “Chigurr yelem6”. Une des femmes jette un regard vers nous en traduisant leur conversation : “France is messy! I don’t like France! Police always following us7!“. L’autre femme la coupe :
No, they are charity people!
Ok yes, except charity people, but France is not good8!
Laurine rétorque :
We are not Charity, we do solidarity.
Solidarity ? I don’t know solidarity9!
Laurine me confiera plus tard qu’elle avait regretté son intervention.
La distribution faite, le calme revient et nous décidons de glaner quelques informations sur place. Les gens viennent nous demander où trouver à manger. Les lieux de distribution de la Vie Active10 sont dans Calais et les centres commerciaux à plus d’une heure à pied. Ils ne peuvent pas se déplacer. Nous comprenons au fur et à mesure des discussions que la police, après avoir débusqué le groupe dans la forêt où ils attendaient un bateau, les a escortés jusqu’à cette place. La police reste et, je suppose, s’assure qu’ils ne tenteront pas une nouvelle traversée.
Deux hommes discutent devant le camion. J’engage la conversation. L’un d’eux est Ethiopien. Il vient de Lalibela. Il m’explique :
The police were violent with you?
No, they just push back you know, no violence11.
Ils ne savent pas si la police les laissera partir, ni quand le passeur viendra. S’ils marchent trois heures ou prennent le bus vers Calais pour trouver à se nourrir, ils prennent le risque de manquer un départ. Quand je lui demande son prénom, il marque un temps et me dit qu’il en cherche un nouveau. Après une courte hésitation, il se présente tout de même, il s’appelle Siraj. Je comprends qu’il a besoin de parler. De lui-même il raconte : “Sometimes I regret. It’s so hard. Police is always against us, everywhere! They say France is a democracy but now I’m here and I don’t see democracy12!”. Il n’y a aucun avenir pour lui en Ethiopie, son seul espoir est d’arriver en Angleterre. Depuis deux ans, sa ville natale, Lalibela, est le théâtre de massacres des deux partis de la guerre civile, les rebelles et le régime d’Abiy Ahmed, premier ministre depuis 2019 et prix Nobel de la Paix. Il change de sujet et me raconte l’histoire des onze églises de Lalibela, la deuxième Jérusalem. La légende raconte que ces églises enterrées ont été construites en sept jours, Siraj n’y croit pas.
Un homme en jean et en pull nous demande une veste. Il nous raconte qu’il a attendu toute la nuit dans le froid avec des vêtements peu épais. Aujourd’hui il fait beau, le soleil réchauffe un peu, mais le vent frais persiste. Il risque de passer de nouveau une nuit derrière les dunes insuffisamment vêtu. Malheureusement, je ne peux rien lui donner au risque d’être débordé par une demande de vêtements que nous ne pourrions pas satisfaire. Une femme d’une vingtaine d’années vient se servir de thé, elle porte son bébé de quelques mois sur le dos et toise mon dossard :
It means, a hope for a brighter future!
It seems like my country!
Ethiopia?
Yes, how do you know?
Je lui réponds que j’ai deux amies éthiopiennes, et que l’une d’entre elles vit à Addis-Abeba, la capitale. Étonnée, elle me demande :
You know Addis! Have you been there?
Yes, I came to visit her!
I can see that you are close to her13!“ conclut-elle avec un sourire entendu.
Au même moment, un officier lance à Laurine. “C’est une honte que des mères traversent avec leurs bébés !” puis s’en va avant même qu’elle puisse réagir. Je la retrouve passablement énervée. Comment oser traiter d’irresponsables des personnes qui n’ont d’autre choix que d'avancer malgré le danger ?
L’ambiance est calme, les silences sont rythmés par les bourdonnements des avions de Frontex14 planant au-dessus de la côte ; c’est eux qui ont dû signaler la présence du groupe aux forces de l’ordre. Laurine et Manon rappellent à ces dernières que la situation exige d’appeler la sous-préfecture pour proposer un abri aux personnes présentes. L’appel passé, le policier nous transmet l'accord de la préfecture. Maintenant, il faut demander l’avis au groupe. On se sépare alors pour sonder tout le monde. De mon côté, Je fais le tour de l’église où les plus jeunes attendent à l’abri du vent. Certains sont favorables à cette proposition, d’autres me disent qu’ils doivent d’abord s’entretenir avec le reste du groupe, mais la plupart avouent à mi-mot qu’ils tenteront à nouveau la traversée. Ils attendent seulement que la police parte. En sortant de l’église, nous voyons arriver la relève de la patrouille de police. Les filles ont recueilli les souhaits du reste du groupe, certains acceptent la proposition d’un abri pour la nuit malgré le peu d’informations que nous avons à leur donner ; nous ne connaissons ni le lieu, ni les conditions, ni l’aboutissement de cette mise à l’abri.
Laurine et moi décidons de quitter les lieux, laissant l'équipe de Grande-Synthe à la surveillance. Il est 16h, nous n’avons pas encore mangé. Avant de partir, je distribue les numéros d’Utopia à Siraj et ses amis “If there’s anything wrong in the boat, you call us. Chigurr, call Utopia15!”. Ils me remercient en faisant un jeu de mots avec mon prénom : “You are victorious!”, et je ne trouve rien de mieux à leur répondre que : “No, you are16!”.
Finalement, nous apprendrons en fin de journée qu’il n’y aura pas de mise à l’abri de la part de la sous-préfecture. Nous avons attendu quatre heures sur place, pour rien.
“Mushkila, Utopia!”
Aujourd’hui, je fais mon premier service de nuit. Véronique m’a donné rendez-vous un quart d’heure avant la rotation avec l’équipe de jour. Elle prend ce temps pour vérifier le contenu du coffre et préparer du thé en avance. Cette nuit, nous serons sous fenêtre littorale ; en d’autres termes, le vent souffle peu et les vagues sont faibles, il y aura donc des départs en bateau. Une équipe de soutien débutera à deux heures du matin et longera la côte de Dunkerque à Boulogne-sur-mer et viendra en aide aux équipes qui sont contactées par des groupes en retour de try raté.
Véronique fait partie de l’association depuis deux ans. Calaisienne depuis toujours, elle a d’abord fait ses armes chez Salam, une asso précurseure de Calais qui distribue des petits-déjeuners, puis elle a connu Utopia 56. Salam lui a demandé de choisir entre les deux assos. Aujourd’hui à la retraite, elle travaille trois nuits par semaine pour Utopia, l’équivalent d’un temps-plein en somme. En parallèle, elle accueille des familles chez elle une nuit par semaine en tant qu’hébergeuse solidaire.
Pendant la rota - le temps de transmission - l’équipe de jour nous parle d’Abbas, un mineur non-accompagné (MNA), connu de l’association depuis quelques semaines. Il cherche un hébergement pour ce soir avec son ami Hilal. Parmi les premières demandes, ils sont pour l’instant notre priorité. Après leur avoir demandé leurs noms, prénoms, âges et nationalités, nous leur donnons rendez-vous sur le parking du Lidl, à cinq minutes de leur localisation. Nous nous présentons et leur proposons un thé.
Nous pouvons sûrement leur trouver une chambre chez France Terre D’Asile (FTDA, association mandatée avec qui nous travaillons pour l'accueil des mineurs), mais nous devons savoir auparavant la date de leur dernière nuit passée là-bas. En effet, le foyer de FTDA, situé à Saint-Omer, peut les accueillir cinq nuits renouvelables mais avec un jour de carence entre chaque accueil. “Three days - Ok Perfect1”. Nous leur rappelons le processus, nous devons aller au commissariat qui appellera le foyer. À l'évocation de la police, ils hésitent. Nous leur assurons qu’il s’agit d’une formalité et que nous resterons avec eux. Ils acceptent donc.
Il est 21 heures. Nous attendons Hilal qui va chercher ses affaires. Alors que Véronique gère les demandes par message, elle reçoit un appel. Il s’agit d’un groupe de sept hommes qui cherchent à se rendre à Dunkerque, suite à l’échec de leur try. Ils sont mouillés et viennent d’arriver en train à Calais. Je vérifie les trains et les horaires de bus. Sans surprise, le taxi est leur unique option car nous ne pouvons pas les emmener. Nous leur proposons de les rencontrer pour leur donner des vêtements secs “Ok, thank you, we will call you later2”.
Hilal revenu, nous amenons les deux adolescents au commissariat. Nous sonnons à l’interphone, un policier nous interpelle depuis la fenêtre et recueille les informations nécessaires. Il appelle FTDA et toise les deux adolescents. Il affirme au bout du fil qu’ils ont bien seize ans. La procédure est ainsi, c’est aux agents du commissariat de juger de visu si la personne qu’ils ont devant eux est mineure ou non. Le foyer a appelé un taxi, nous l’attendons avec eux.
Les jeunes attendent assis contre le mur, le nez sur leur téléphone. On échange quelques phrases avec nos rudiments respectifs d’anglais. Abbas m’invite à m’approcher et me montre son téléphone. Sur l’écran, un homme se filme, la caméra tourne et je me retrouve le nez devant un charnier. Surpris puis horrifié, je détourne le regard. Abbas est Soudanais, il est en appel vidéo avec un ami. Je viens d’avoir un aperçu des ravages de la guerre qui sévit dans son pays depuis deux ans. Abbas, semble amusé de ma réaction.
Au bout de trente minutes d’attente, nous recevons un message du groupe des sept hommes qui sont en gare de Calais. Véronique leur envoie un point de rendez-vous à trois cent mètres de leur localisation, car nous n’avons pas le droit de nous arrêter à la gare la nuit. Nous nous tournons vers Abbas et son ami “the taxi is coming, but we have to go. If Mushkila (”problème” en arabe), you call us3!”
Nous arrivons au parking adjacent à la gare. Les sept hommes nous rejoignent, leurs vêtements sont bien humides. Véronique échange avec eux pendant que je leur sers du thé. Les deux plus jeunes me demandent de recharger leurs portables, j’allume le moteur et branche leur téléphone. Véronique demande s’il y a des mineurs, Khamès et Ashem se présentent, ils ont respectivement 16 et 17 ans. Ce dernier a un frère, Nabil, qui a 25 ans. Nous expliquons qu’on peut leur trouver un logement pour la nuit. Malheureusement, les deux frères ne peuvent pas être accueillis ensemble car Nabil a plus de 18 ans. Ils refusent car ils ne souhaitent pas être séparés.
Nous sortons alors les malles de vêtements. Chacun cherche sa taille parmi les pantalons, t-shirts et pulls. Ils écartent les vêtements de couleurs vives par peur d’être repérables lors de leur prochaine tentative de traversée. L’un d’eux change rapidement de pantalon au milieu du parking. Khamès, un des MNA, sélectionne ses vêtements avec précaution sans les essayer. Est-il gêné de se changer devant tout le monde sur un parking ? Leurs chaussures étant encore mouillées, nous leur donnons des chaussettes de survie.
Une partie du groupe veut toujours rejoindre Dunkerque dans la nuit. N’ayant pas de solution d'abri sur place, nous leur distribuons des couvertures. Chaque mineur reçoit un duvet et les cinq hommes, seulement trois couvertures. J’explique à ces derniers que nous n’avons pas suffisamment de couvertures et devons en garder pour une famille que nous rencontrerons après eux. L’un deux hausse les épaules et me répond avec un sourire entendu : “Better than nothing!” Véronique et moi échangeons un regard et revenons sur notre décision. Nous leur en donnons une à chacun. Quitte à ne pas respecter la procédure, autant le faire à fond. Tout le monde est sec, les quatre hommes partent en nous remerciant et en laissant Khamès, Ashem et son frère. Ces derniers veulent un endroit où dormir et nous nous rendons compte que nous nous étions mal compris. Les deux frères acceptent de se séparer, mais il est trop tard5 pour appeler le foyer pour mineurs de FTDA. Je tente d’expliquer, traducteur en main, pourquoi la solution pour les deux mineurs ne s’applique pas au grand frère majeur, pendant que Véronique appelle l’astreinte. Elle revient vers nous avec une bonne nouvelle : nous leur donnerons deux tentes afin que les mineurs et l’adulte puissent dormir séparément. Véronique m’explique que, même s’il nous est impossible de vérifier, il s’agit d’un moyen de protection des mineurs.
Nous les amenons dans un parc, et en passant devant la gare, nous apercevons les quatre autres hommes du groupe qui s’engouffrent dans un taxi ; “Tu les vois eux, ils n’attendaient qu’une chose, se débarrasser des trois autres pour prendre un seul taxi.” Pendant le voyage, Véronique gère les échanges par message. Les demandes sont nombreuses, mais nous devons prioriser. Depuis une heure une famille du nom d’Al-Qadiri nous demande des tentes et des couvertures. Véronique prend en compte leur demande et les informe que nous reviendrons vers eux dès que possible.
Une fois au parc, nous trouvons un carré d’herbe et aidons les jeunes à installer les tentes. Nous leur donnons ensuite deux paquets de gâteaux et des bouteilles d’eau. Le frère aîné a gardé le sourire, mais les jeunes montrent leur inquiétude
Nous rejoignons le Trafic et faisons un point. Véronique me demande si je pense qu’ils étaient frères. J’ai peu de doutes, ils n’ont pas hésité une seconde, et le groupe a confirmé sans hésitation. Nous devons constamment être vigilants aux situations d’emprise, et principalement à l’emprise des hommes sur les femmes et les mineurs. Véronique raconte amusée : “Une fois, j’ai accueilli une famille à la maison. Lorsque j’ai demandé au mari l’âge de ses filles, il s’est retourné vers sa femme puis m’a regardé. Il s’est grillé tout seul. Je lui ai dit : toi, tu vas dormir dans le canapé ce soir !”
Avant de partir, nous faisons le point sur les nouvelles priorités et relançons par message le père de famille qui demandait couvertures et tentes. “We had an emergency, we can meet you now6”.
Au même moment, je reçois un message d’un numéro inconnu. Il s’agit d’une localisation sur Google Maps, en pleine mer. C’est un appel de détresse. Mon sang ne fait qu’un tour.
La première règle pour répondre à un appel de détresse est d’arrêter toute activité, d’éviter toute distraction et de garder son calme. Nous sommes déjà garés et cloîtrés dans le véhicule. Véronique cherche une fiche d’appel de détresse en mer qu’elle ne trouve pas dans le classeur. Heureusement, elle en a toujours dans son sac. Nous pouvons suivre la procédure et le dialogue s’engage :
Are there people in the water of the sea7?
70 persons
Ok children women men
How many children and how many women? Is there water in the boat8?
Mes messages sont dénués de politesse, il s’agit d’être efficace donc d’aller droit au but. Deux minutes sans réponse. Nous décidons d’appeler.
“The engine working?
Yes, engine working!
People outside the boat?
No9
Plusieurs passagers parlent en même temps, le vent souffle et la communication est difficile.
Are you here? Do you hear me?
Yes I hear you
Do you have lifejackets?
Yes
All people?10
L’appel devient difficile “Ok text me11”. Nous avons assez d’éléments pour appeler le 196 (numéro d’urgence des gardes-côtes). Véronique s’en charge pendant que je reprends les échanges par message.
J’attends sa réponse. C’est le moment que Khamès choisit pour toquer à ma fenêtre en me montrant le pantalon que nous lui avons donné. Il ne lui arrive pas plus haut qu’à mi-cuisse. Je lui fais signe de patienter. Au même instant, je reçois un SMS :
No
Ok. Tell people to stay sit in the boat. We call someone to rescue you. We called the coastguards13.
Au même instant, la personne met à jour sa localisation via Google Maps. Véronique rappelle le 196 pour informer les gardes-côtes de la nouvelle position du bateau. Je demande à notre interlocuteur un numéro de téléphone, afin de garder le contact en cas de panne de batterie. Il n’a aucun autre numéro à me donner. Entre-temps, il nous envoie une vidéo que j’ouvre par réflexe. Sur l’écran, un bébé pleure au milieu du canot “you see, no lifejackets for the babies14”. Véronique me rappelle que je ne suis pas obligé d’ouvrir les pièces jointes. “Ils font souvent ça” me dit-elle.
Nous arrivons au terme de la procédure. Après avoir appelé le 196, nous joignons le coordinateur d’astreinte15, puis faisons un récapitulatif sur le groupe Whatsapp prévu à cet effet. Enfin, nous transférons les informations à AlarmPhone16 pour que leur équipe prenne le relai du suivi du bateau ; que nous suivons d’un message pour le moins énigmatique : Can you follow the boat17?
Vingt minutes après, nous recevons des nouvelles du zodiac : “The coastguards are here. They follow us. Thank you18.” Dans le même temps, AlarmPhone nous répond, ils sont débordés mais ils s’occuperont tout de même de garder le contact avec le bateau. Nous sommes soulagés.
La situation étant entre les mains des gardes-côtes et d’Alarmphone, nous relançons la famille Al-Qadiri par message. Le père ne veut pas se déplacer par peur de se faire arrêter. Il se trouve dans le lieu de vie sous les ponts. Véronique m’explique que nous ne pouvons pas nous rendre dans les lieux de vie, trop risqués la nuit, et si nous distribuons des tentes devant tout un groupe, la situation risque de nous échapper totalement. Exceptionnellement, nous lui fixons un point de rendez-vous plus proche que ceux habituellement fixés par nos coordinateurs. Il accepte à condition de venir seul. Or, nous avons besoin de vérifier qu’il est bien le père de famille. Il argue : “My children are sleeping. I won’t wake them19.” Il nous reproche notre retard, puis nous n’avons plus de nouvelles.
Avant de partir en Security Check, je donne à Khamès un pantalon à sa taille, d’autres bouteilles d’eau et un paquet de gâteau en plus. Alors qu’on s’apprêtait à partir, l’équipe de Grande-Synthe nous appelle, il est 2h30 : “Il y a un groupe qui rentre de try raté au Touquet. Vous pouvez y aller ?”. Je regarde Véronique, elle est catégorique, ce ne sera pas possible : c’est pas dans notre secteur, et l’équipe de la maraude littorale20 arrivera presque en même temps que nous. Je comprends ses arguments, mais pense que nous pouvons arriver avant la maraude. Véronique demande l’aide de l'astreinte pour trancher. Quand Timothée répond, on sent qu’il se réveille et qu’il s’efforce à ne pas le montrer : “Dites-moi tout”. On lui explique, il rassemble ses idées et confirme la décision de Véronique. La maraude s’occupera de ce groupe. Il y a peut-être d’autres personnes en retour de try le long de la côte que nous pourrions manquer en allant au Touquet.
Le Security Check littoral, c’est-à-dire lorsqu’il y a une fenêtre de passage (ou autrement dit, lorsque la météo est propice au passage de bateaux), est différent du Security Check habituel. Cette nuit, nous devons longer la côte de Calais à Wimereux, en checkant tous les point par lequel la plage est accessible en voiture, et ainsi, venir en aide aux groupes de personnes ayant raté leur départ et qui auraient besoin d’être pris en charge (comme les sept hommes rencontrés à la gare).
À Calais plage, il n’y a pas âme qui vive. “Normalement y a des fourgons de police partout ici” s’étonne Véronique. Sur la route de Sangatte, les dunes défilent à notre droite, et la brume se fraie un chemin sinueux vers les terres, formant des laisses que nous brisons sur notre passage. Aucune force de l’ordre ou presque, alors qu’on est en pleine fenêtre de passage. Est-ce que quelque chose nous a échappé ? Nous arrivons à Ambleteuse et nous garons. Un bateau de garde-côtes, semble-t-il, stagne non loin de la côte. On vérifie sur Vessel Finder21. Véro sursaute, surprise par un militaire qui toque à sa fenêtre:
Je peux vous demander ce que vous faites ici ?
Nous faisons partie d’une association et nous faisons le tour du littoral pour venir en aide aux personnes qui reviendraient de la mer.
D’accord, vous transportez quoi dans le camion ?
Sa collègue fait le tour de la fourgonnette, lampe torche à la main.
Des vêtements secs, des biscuits, de l’eau et du thé.
D’accord.
Vous avez vu du monde vous ?
Non.
L’échange est courtois, presque agréable. Un silence s’installe, puis :
Le contrôle se passe, nous nous souhaitons une bonne soirée. “Tu vois, ils sont très sympas des fois. Mais ça finit toujours par un contrôle d’identité.” Selon Véronique, j’ai bien fait de préciser à quel moment nous intervenons, car venir en aide à un groupe qui s’apprête à traverser est considéré comme de l’aide au passage. Il est temps de vérifier quel bateau nous avons en face de nous. Il s’agit de l’Abeille Normandie, un navire des garde-côtes qui, selon son tracé, stationne depuis une heure au même endroit. Il est peut-être en train de suivre une embarcation. On le notifie sur notre groupe Whatsapp et sortons prendre l’air. Alors que Véronique tire sur sa clope, je m’approche de la plage. C’est une nuit sans lune, et la mer, bien qu’à deux pas, est à peine visible.
Véronique reprend le volant et nous poursuivons le Security Check. Sur le retour, on refait un tour vers le cap Blanc-nez, on a manqué un arrêt. Dans les dédales des routes réservées aux riverains, nous croisons un autre fourgon militaire. Cette fois, l’échange est froid. Le contrôle d’identité terminé, nous repartons. Il doit être près de cinq heures du matin. Je lutte contre le sommeil. Le petit matin, timoré, pointe son nez et la brume s’effiloche en rubans blancs. Depuis la nationale, on devine la Manche et les premières lueurs du jour.
Ce soir je suis fatigué. J’ai beau avoir eu une nuit de repos entre ma première nuit de service et aujourd’hui, je n’ai pas réussi à bien dormir. Arrivé en avance au Perchoir, je croise Elise. Elle a besoin d’aide pour décharger sa voiture. Elle en profite pour me demander comment se sont passées mes premières journées. Lorsque je lui raconte les vidéos de charnier que le jeune Soudanais m’a montré, elle me rappelle que je ne suis pas obligé de les regarder. Il faut savoir se préserver. J’étais loin de m’imaginer qu’il puisse me montrer une horreur pareille, et il avait l’air d’en rire. Comme Elise me le signifie, nous avons un rapport très différent avec les images. Peut-être Abbas me montrait cette vidéo pour m’alerter, comme les Palestiniens documentent leur génocide. Cela fait un an et demi que ces images sont projetées directement sur nos téléphones, devrais-je être habitué ?
L’équipe de jour revient de sa journée ; Hannah, Mathilde et moi sommes prêts pour la rota2. La principale information concerne une famille en demande d’abri mais qui a déjà été au 115 (en effet, le 115 du Nord-Pas-de-Calais n’accepte les personnes qu’une nuit dans toute leur vie). L’équipe de jour l’a déjà rencontrée, nous les contacterons à nouveau lorsque nous aurons des solutions. Alors que Mathilde répond aux premières sollicitations, Hannah envoie un message à l’astreinte pour obtenir la liste des familles d’accueil potentiellement disponibles cette nuit, puis m’emmène vérifier si tout est prêt dans le Trafic.
Parmi les demandes, un groupe de familles en retour de try a besoin de vêtements secs. Ils sont retournés dans leur lieu de vie et sont trempés. Nous leur donnons rendez-vous au point le plus proche, le parking de l’hôpital. Sur le chemin, Hannah me demande comment se sont passés mes premiers shifts. Elle est arrivée il y a plus d’un mois dans le cadre d’un stage pour ses études en travail social international en Allemagne. Mathilde a déjà effectué plus de la moitié de son bénévolat, elle fait une pause entre sa licence et son master.
Nous arrivons en avance et attendons quelques minutes dans la voiture quand un groupe d’hommes vient vers nous. Ils sont sept, un enfant les accompagne. Deux hommes se démarquent, Nabil, grand homme d’une trentaine d’années, dont l’air sérieux et grave dessine un visage émacié mais chaleureux, et Amar, la cinquantaine, petit, les cheveux grisonnants, dont les rides trahissent une personnalité joviale mais marquée par les épreuves. Les présentations faites, nous faisons le point sur leurs besoins, un thé à la main. Les échanges sont laborieux. Ils ne parlent pas très bien anglais et nous ne sommes pas sûrs de notre traducteur. De plus, ils ne sont pas mouillés. Nous comprenons au fil de la conversation qu’ils se sont changés dans leur lieu de vie et que leurs vêtements sont en train de sécher là-bas. Ils réclament tout de même des habits que nous ne pouvons leur donner dans ces conditions. Puisque l’un d’entre eux est en t-shirt et un autre est pieds nus, Hannah, Mathilde et moi nous mettons d’accord pour leur fournir uniquement un pull et des chaussures. Ils semblent compréhensifs.
Nous avions demandé à ce que les familles soient au complet au rendez-vous pour pouvoir distribuer tentes et couvertures. Nabil nous assure qu’elles arrivent. Le petit, de trois ans environ, passe de jambe en jambe, son paquet de biscuit dans les mains, et le sourire contagieux jusqu’aux oreilles. L’insouciance des enfants apaise les drames, pensai-je. Quelques minutes à attendre et nous constatons une incompréhension : Amar me demandait d’attendre les familles tandis que Nabil disait à Mathilde qu’elles ne viendraient pas. Ils se tournent l’un vers l’autre, échangent quelques mots, et haussent le ton avec une complicité que seules les fortes amitiés savent éprouver. Puis ils se tournent vers nous et nous confirment que leurs familles ne viendront pas. Ils finissent par se mettre d’accord pour rentrer dans leur lieu de vie. Avant de les quitter, nous nous mettons d’accord pour donner des sacs de couchage pour les enfants, avec quelques bouteilles d’eau supplémentaires. Ils nous disent au revoir. Leurs silhouettes s’évanouissent dans la pénombre.
De retour dans la camionnette, nous appelons les hébergeurs solidaires pour la famille, dont Timothée nous a envoyé la liste. Après deux messageries vocales, une femme nous répond. Je me présente et lui explique la situation : “Bonjour, nous cherchons un abri pour une famille de quatre enfants…” mais elle me coupe très poliment : “Je suis désolée mais ce soir je ne serai pas disponible.” Je la remercie et raccroche.
Il nous reste une option pour cette famille, la Margelle3, où six places sont justement disponibles cette nuit. La famille nous attend sur une place près des quais. Il fait froid ce soir, et le vent souffle fort. Les présentations sont donc brèves et nous les installons dans le Trafic. Avec le père, Nasser, je place les valises comme je peux à l’arrière du Trafic, sur les sacs de vêtements à distribuer. On a dû s'y prendre à trois fois avant de rentrer la poussette, un vrai Tetris.
Une fois dans la voiture, nous leur demandons leur prénom. Nasser parle un peu anglais, mais il est plus à l’aise en allemand. Il demande à Hannah : “Du spricht Deutsch? - Ich bin Deutsch4!”. Le voyage est rythmé par les rires et les blagues du père. Dix minutes plus tard, nous arrivons à destination. La maison est collée à l’église du quartier. Une bénévole nous accueille et fait entrer la famille. Hannah et Mathilde semblent la connaître. Sur le pas de la porte, elle nous propose de rentrer quelques minutes. Nous hésitons ; “Ce serait avec plaisir mais nous devons partir”. Il y aura sûrement d’autres occasions.
Nous partons aussitôt à la rencontre d’un groupe de six hommes en retour de try. Ils ne sont plus vraiment mouillés mais leurs vêtements, gorgés de sel, les irritent. Nous sommes susceptibles cette nuit de croiser plusieurs groupes en retour de try raté, nous devons faire attention à nos stocks. Alors on avise, on vérifie à quel point ils sont mouillés, alors qu’eux insistent plus ou moins ; c’est à celui qui négocie le mieux. Chacun un thé à la main, ils n’ont pas perdu leur sourire. Une fois les vêtements reçus, ils nous demandent des tentes et des couvertures. Ils ont tout laissé dans leur lieu de vie et sont partis avec le moins d’affaires possibles. S’ils avaient de quoi dormir, il y a de grandes chances que cela leur ait été volé. Normalement, on ne devrait rien leur donner, mais nous leur cédons une couverture pour deux avec des bouteilles d’eau et des biscuits. Nous leur refusons à regret un paquet de gâteaux supplémentaire, car nous rencontrerons sûrement des familles après eux et il ne nous reste plus grand chose. Les sept hommes nous remercient chaleureusement. L’un d’entre eux ajoute, la main sur le cœur : “Thank you for your state! France is good!” La formule nous surprend. Il nous a pris pour des fonctionnaires. Il n’est pas rancunier en tout cas.
Nous remontons dans le Trafic et les regardons partir à l’ombre des barbelés. Au milieu de cette zone industrielle pour le moins inhospitalière, ils trouveront quelque part, un coin d’herbe, entre deux rochers, où reposer leurs corps endoloris par la fatigue.
Plus tôt dans la soirée, un homme nous a contactés. Il vient tout juste d’arriver à Calais et se trouve à la gare. Il demande une tente et une couverture. Nous lui donnons rendez-vous au parking à côté. L’homme a la trentaine, une barbe de trois jours et un air circonspect se dessine sur son visage. Il suffit de lui proposer un thé pour qu’il se détende. “We can’t give you a tent, but we can give you a blanket - Ok - Did you eat tonight? - No - Here it is5!” Avec la couverture, nous lui donnons un paquet de biscuits et de l’eau en bouteille.
Il est bientôt 1h. Nous n’avons plus aucune sollicitation. Nous sommes prêts à partir en Security Check. Nous nous coordonnons avec l’équipe de Grande-Synthe qui descendra jusqu’à Marck. Nous n’aurons pas à remonter plus haut que Calais et pourrons nous contenter de longer le sud du littoral nord jusqu’à Wissant. Le trajet nous prendra deux heures minimum.
Nous sommes toujours en fenêtre de passage, le security check se fera tout au long du littoral, d’Ambleteuse à Calais. À l’inverse de l’avant-veille, nous partons directement sur l'autoroute en direction du Sud et remontons par la nationale à la recherche de potentiels groupes qui auraient raté leur départ en bateau. Sur l’autoroute, Mathilde nous passe sa playlist pour le moins éclectique.
Depuis Boulogne, la nuit est calme, il n’y a pas âme qui vive. Je me laisse porter par la musique, et par les indications d’Hannah. Arrivés à Ambleteuse, un peu trop excités par les Rolling Stones, je tourne à gauche, en troisième dans le vieux village. La route pointe en contrebas. J’ai juste le temps de piler. Nous nous retrouvons en face des vagues. Trois mètres de plus, et on finissait à l’eau. Le temps de comprendre à quoi nous avons échappé et nous sommes saisis d’un grand fou rire. J'éteins le moteur, tire le frein à main, et Hannah, encore pliée en deux me propose de reprendre le volant.
Au large de la Manche, il n’y a rien à signaler. Alors on prend deux minutes, on hume l’air iodé de la mer, on écoute les vagues s’écraser sur le sable, et on contemple le ciel tapissé d’étoiles. Parfois, en surplombant les dunes, on se demande s’il n’y a pas des groupes qui attendent de partir à quelques mètres. L’idée me fait frémir. Nous n’avons pas envie de croiser des groupes en attente d’un départ, car nous leur ferions peur ; et si nous étions surpris par les forces de l’ordre, nous pourrions être accusés d’aide au passage - ce qui est passible de lourdes peines.
Sur la route, nous croisons çà et là les véhicules de police et de gendarmerie. Un véhicule posté en contrebas sur la plage attire particulièrement notre attention. Nous l'apercevons depuis la nationale. On essaie les chemins de traverse, on fait demi-tour mais aucun moyen de le rejoindre car les routes sont réservées aux véhicules de service.
À trois heures du matin, alors que nous roulons, deux camions de CRS, gyrophares allumés, nous doublent. Hannah appuie sur l’accélérateur et les prend en filature, sans discrétion. Contrairement aux forces de l’ordre, nous devons respecter le code de la route. Nous les perdons au loin mais les retrouvons au large de Blériot plage. À droite, sur le trottoir, un groupe les fuit, couvertures et sacs en bandoulière en main. Ils font demi-tour, suivis par les escouades, qui finissent par les abandonner. Depuis la fenêtre, on s’adresse au groupe “Do you need anything6?”. Timidement, l’un d’eux nous regarde et secoue la tête, nous signifiant de les laisser. Ils ont l’air exténués. On se met à la recherche des deux camions de CRS. Dans une rue parallèle, on les retrouve au loin, on se gare en face pour surveiller un de leur véhicule. À côté de leur fourgon, un groupe de personnes exilées se tient contre un bâtiment, à l’abri du vent. De loin, nous scrutons l’escouade qui part quelques minutes après et se gare derrière nous. Un officier en sort et toque à notre fenêtre. Il a l’air préoccupé. Les sourcils froncés, il nous fait part de son inquiétude : “Il y a un bébé avec eux. On essaie de les aider mais ils ont peur de nous. Est-ce que vous pouvez voir s’ils ont besoin de quelque chose ?” Le gars a l’air sincèrement préoccupé pour eux, mais on se méfie. Est-ce qu’il veut nous occuper pour retrouver l’autre groupe ? Nous nous garons tout de même à proximité et nous approchons du groupe. Nous leur demandons s’ils ont besoin de quelque chose, mais les gens ne nous répondent pas, ils ont le regard fuyant. Certains d’entre eux prennent leur sac à dos, suivi du reste du groupe. Le bébé pleure, son père est en train de le changer, le prend dans ses bras, rejoint les autres et traverse la route vers les buissons. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la mer et nous comprenons à ce moment-là que le groupe ne revient pas de la plage mais tente de la rejoindre.
À ce moment-là, les deux fourgons les encerclent, et nous observons, sans pouvoir rien faire d’autre que filmer la scène. Notre présence assure au moins d’éviter les violences. Les CRS parlent entre eux : “Tu penses que c’est lui ? - ouais vas-y !” L’un d’eux prend un homme par le col, le déplace de quelques mètres, prend son sac et le jette devant son collègue qui le vide sous ses yeux. L’homme ne bouge pas mais on lui crie dessus : “Calme-toi ! Calme-toi !” La tension monte mais redescend aussitôt. Ils cherchent qui d’entre eux est le passeur, mais rien n’incrimine ce jeune homme. Les CRS retrouvent leur calme.
L’officier demande les directives au talky. Il veut trouver un abri pour le groupe. Il s’impatiente et trépigne. Une policière se retourne vers un de ses collègues : “Putain mais c’est pas croyable ! Ils sont débiles !” en parlant de leur hiérarchie.
L’agent de tout à l’heure nous demande si on a du lait en poudre. Malheureusement nous sommes en rupture de stock, mais nous allons chercher des biscuits et de l’eau. Alors que je distribue des couvertures de survie, l’officier me dit : “expliquez-leur ce que c’est, elle a pas l’air de comprendre la dame, elle va essayer de le manger” puis il s’accroupit vers elle”No eat! no eat7!”. Outré, je rétorque “ça va, ça va, elle sait ce que c’est !”
Les minutes passent lentement, l’officier s’agace et nous interpelle :
On peut appeler la préfecture pour ouvrir un gymnase mais il y a peu de chance qu’ils trouvent quelque chose à 4h du matin.
Eh bien appelez-les !
Il vaut mieux que ce soit vous, vous aurez plus de poids.
Non ça marchera pas ! Sur une autre mission ça n’a servi à rien ! Vous, appelez-les !
Je sais pas ce qu’on peut faire dans ce cas.
Et vous croyez que je sais moi !?
Je suis étonné de sa méconnaissance des procédures de protection civile. Les personnes devant nous veulent sûrement tenter la traversée ce matin. Mais la première chose serait de demander aux principaux intéressés s’ils veulent un abri pour la fin de la nuit. Il est probable qu’ils soient décidés à rejoindre la plage. Les policiers le savent sûrement, mais dans le doute, je me tais. L’officier nous dit qu’ils ne peuvent pas les laisser partir sur la plage et qu’ils veulent à tout prix éviter que les enfants embarquent dans une traversée aussi dangereuse. “Et on va pas rester là à attendre non plus.”
Deux jeunes femmes viennent nous voir. Hannah leur demande comment elles vont. Elles font un hochement de tête que j’interprète comme “ça pourrait aller mieux”. Elles sourient malgré tout, elles veulent rentrer dans leur lieu de vie. Il est sûrement à plusieurs kilomètres d’ici. Nous leur expliquons que nous ne pouvons pas les emmener avec nous et qu’elles devront attendre pour prendre le bus ; nous leur indiquons l’arrêt le plus proche. Le groupe semble se séparer entre ceux qui veulent continuer de try et ceux qui n’aspirent qu’à dormir. Alors qu’ils se relèvent et reprennent leurs affaires avec fatigue, les CRS discutent chacun dans leur coin. À trois mètres de moi, l’un d’eux s’indigne “Mais putain, ils ont rien trouvé sur la plage ? On y va et on crève leur bateau et ce sera plié !”. Cette pratique, illégale et dangereuse8, est pourtant courante chez les forces de l’ordre. Nous avons de nombreux témoignages de personnes exilées relatant cette pratique. Nous n’avons malheureusement aucune image le prouvant9.
Les CRS finissent par laisser le groupe partir en direction des terres. Hannah veut voir ce que font les deux fourgons à l’angle de la rue. Nous nous garons à leurs côtés “Bin alors, vous nous suivez partout leur dis-je”, ça ne les fait pas rire. Nous partons sur les dunes où il n’y a personne. Les deux escouades nous doublent en file et descendent sur la plage, casques sur la tête. On se croirait en état d’urgence. Du haut des dunes, nous les regardons s’agiter dans le vide, balayant l’espace de leur Maglight10. “Purée, si on avait les mêmes moyens…” soupire Mathilde, les yeux mi-clos, l’air exaspéré. Quelques minutes à les observer nous convainc qu’il ne sert à rien de rester.
Sur le chemin du retour, nous faisons un tour de sécurité dans Calais, passant devant l'hôpital, le CRA11, le Pidou, les différents lieux de vie, rien à signaler. Mathilde nous maintient tant bien que mal éveillés avec sa musique. Alors que je somnole, résonnent les premiers accords d’Every breath you take. De toutes les musiques possibles, elle a choisi The Police.
NAG - New Arrival Guide (Guide des nouveaux arrivants) : Brochure développée et mise à jour par l’association ChIP, répertoriant toutes les associations de distributions et de services ouvertes à tous.tes (alimentation, douche, accueil de jour, aide juridique, etc.).
WAT - Warehouse au Téléphone : shift de jour d’Utopia 56.
MAB - Mise à l’Abri : Shift de nuit d’Utopia 56. La mission principale est de trouver un abri pour celles et ceux qui le demandent et en priorisant d’abord les associations mandatées par l’Etat.
Pack Mab : Jargon de l’association. Le Pack étant le paquetage et la Mab l’équipe de nuit d’Utopia, le Pack Mab désigne l’ensemble du matériel nécessaire pour la Mab (l’équipe de Mise à l’Abri).
MAB litto (littorale) : La Mab litto est une nuit de service pendant une fenêtre de passage
Pack MAB litto : pendant une fenêtre de passage, on ajoute donc au Pack Mab des sacs de vêtements pour revêtir les personnes mouillées revenant d’un try raté.
Mabphone : téléphone de service, utilisé 24/7 par les shifts WAT/MAB
Mabroom : chambre d’astreinte de l’équipe de nuit.
PA : Primo-arrivants, personne arrivée à Calais entre un et trois jours.
HS : Homme seul.
FS : Femme seule.
MNA : Mineur Non Accompagné. NB (pour les travailleurs sociaux) : en effet, on n’utilise pas le terme de Mineur Isolé Etranger (MIE) mais bien l’ancien acronyme.
Fam : Famille.
HC : Hébergeur citoyen
Warehouse, aussi appelée Wawa : l’entrepôt de l’Auberge des Migrants.
Try ou try raté : Tentative de traversée de la frontière par la mer ou en camion.
RDR - Réduction des Risques : on parle aussi de politique de RDR. Appliqué dans plusieurs domaines, la RDR, consiste à prendre en compte les pratiques des personnes accompagnées en mettant de côté le jugement moral. Sur le littoral, la RDR consiste à informer les personnes qui veulent traverser la frontière des dangers qu’elles encourent et leur expliquer comment éviter le plus de risques possibles. Une fois les informations transmises, passer la frontière ou non sera un choix plus éclairé.
Le Perchoir / Le Perch : Colocation des bénévoles d’Utopia Calais, située dans la ville. Le garage sert d’espace de stockage en attendant que l’entrepôt rouvre.
Le Manoir / Stoc : Deuxième colocation de bénévoles d’Utopia Calais, à vingt minutes de Calais.
La Warehouse / la Wawa : il s’agit de l’entrepôt géré par l’Auberge des Migrants.
Le 115 est le numéro d’urgence sociale. Il permet aux personnes qui font face à des difficultés telles que la perte d’un logement ou des violences conjugales, ou aux personnes et professionnels témoins de situations similaires de trouver des informations et des solutions. Les professionnels du 115 évaluent la situation “et se coordonnent avec les différents organismes tels que le Samu Social, les équipes mobiles, les services sociaux ou les associations.”. Ce numéro est disponible tous les jours de l’année 24/7.
En savoir plus sur leur site : https://www.lot.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Solidarite.-hebergement.-accompagnement-des-populations-vulnerables/le-115-le-numero-d-urgence-sociale
La Vie Active : propose des hébergements, des distributions de repas et autres besoins de première nécessité. C’est elle qui gère le CAES.
L’Audasse : Association Unifiée pour le Développement de l’Action Sociale, Solidaire et Émancipatrice à Arras. Nous sommes en contact avec l’Audasse essentiellement parce qu’elle gère les convois de bus du gymnase du CAES aux lieux d’hébergement. C’est l’Audasse qui décide qui aura accès ou non à un hébergement au CAES. Voici comment l’association se présente sur son site : “Organisation à but non lucratif, se consacre à la défense des droits des personnes en difficulté sociale. Notre mission est d’accompagner et de protéger des publics vulnérables tels que les jeunes relevant de la protection de l’enfance, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de précarité, ainsi que les demandeurs d’asile et les réfugiés.” En savoir plus sur : https://audasse.fr/
CAES : Tous les matins de semaine, les personnes demandeuses d’un abri peuvent se rendre dans un gymnase rue des Mouettes. Un tri des demandeurs est fait par l’association, l’Audasse. Des bus sont ensuite affrétés à 9h30 pour emmener les personnes acceptées à un hébergement pour deux semaines. Passé ce délai, elles peuvent rester à une condition, faire une demande d’asile; si elles ne veulent pas, elles doivent partir et tenter un nouvel accueil après une nuit en dehors de cette structure. La plupart des personnes exilées ne renouvellent pas les deux semaines car elles comptent traverser la frontière et la demande d’asile implique de marquer ses empreintes et d’être dubliné. En savoir plus sur : https://vieactive.fr/secteurs/le-secteur-humanitaire/
FTDA - France Terre D’Asile : “a principalement pour but le maintien et le développement d'une des plus anciennes traditions françaises, celle de l'asile et de garantir en France l'application de toutes les conventions internationales pertinentes. Pour l'association, il s'agit d'aider toutes les personnes en situation de migrations de droit, en particulier celles répondant aux définitions de « réfugié » et « d'apatride » précisées par les conventions internationales” Cette association mandatée par l’Etat dispose d’un foyer pour mineurs situé à Saint-Omer, à quarante minutes de voiture de Calais. Une équipe de maraude vient à la rencontre des MNA dans la journée pour évaluer s’ils sont mineurs et si tel est le cas, leur proposer un hébergement pour cinq nuits. Au-delà de ce délai, les mineurs doivent dormir une nuit ailleurs - appelée nuit de carence - pour espérer y être accueillis à nouveau ; car au-delà de ces cinq nuits, le mineur entre dans un processus de demande d’asile et risque donc d’être “dubliné”. Après 19h, l’équipe de maraude de FTDA rentre, mais les demandes d’abri ne s’arrêtent pas pour autant. Comme aucun autre organisme d’Etat ne prend le relai, Utopia accompagne ces jeunes dans leur demande d’abri. La demande doit être faite au commissariat, un policier juge de la minorité du/de la demandeur/euse, au faciès, a s’il pense qu’il est mineur, l’oriente vers FTDA qui prend en charge la personne. https://www.france-terre-asile.org/france-terre-d-asile/objet-social
La Ressourcerie : est une recyclerie qui a notamment un service de distribution de matériel saisi par les forces de l’ordre. Les propriétaires de tentes, couvertures ou autres biens saisi lors d’une éviction peuvent s’y rendre pour espérer retrouver leur dû. Pour s’informer sur les autres missions : https://www.sevadec.fr/wp-content/uploads/2019/04/ressourcerie.pdf
La PASS : Service de santé, dépendant de l’hôpital public, qui propose dix rendez-vous gratuits par jour et dont le personnel soignant parle français, anglais et arabe.
Non-mandatées par l’Etat :
Salam : présente depuis les années 1990, Salam est la plus vieille association venant en aide aux personnes exilées de Calais. Ses principales activités sont la distribution de petits-déjeuners et la distribution de vêtements. L’association est aussi présente dans le Dunkerquois. Pour en savoir plus : https://www.associationsalam.org/
ADM - L’Auberge des migrants : est la plateforme logistique et humanitaire du littoral Nord de la France. Avec son entrepôt, appelé aussi Warehouse, accueille en son sein sept associations ayant toutes le même objectif, faire valoir les droits des personnes exilées de Calais. En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/
RCK - Refugee Community Kitchen : est une cantine collective qui cuisine et distribue près de 600 repas tous les jours pour les personnes exilées de Calais. En savoir plus sur leur site : https://refugeecommunitykitchen.org/
CHIP - Channel Info Project : Association-fille de l’Auberge Migrants qui “se donne pour but de réduire le manque considérable d’accès à l’information et se coordonne avec un réseau d’organisations en France, au Royaume-Uni et dans l’UE pour rassembler et diffuser des informations multilingues, fiables et régulièrement mises à jour.” En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/nos-actions/channel-info-project/
Woodyard : association-fille de l’Auberge des Migrants, qui “achète, réceptionne, coupe, fend et distribue du bois dans l’ensemble des camps de la frontière nord France-Royaume-Uni. Face à des conditions de vie extrêmement difficiles, [Woodyard distribue] jusqu’à 10 tonnes de bois par semaine pour un total de près de 300 tonnes au cours de l’hiver dernier.” En savoir plus sur leur site : https://laubergedesmigrants.fr/fr/nos-actions/project-woodyard/
La Capuche ou La Capuche Mobilisée : “répond aux besoins matériels des personnes exilées à la frontière franco-britannique. Nous visons à atteindre cet objectif via un cycle de services : distribution, lavage du linge, et ramassage de vêtements abandonnés.” C’est pour les distributions de tentes et de couvertures de La Capuche que Utopia oriente principalement les personnes exilées vers cette association. En savoir plus sur leur site : https://lacapuche.e-monsite.com/
RWC - Refugee Women Center : est une association française qui vient en aide aux femmes et familles exilées vivant dans des camps informels en plein air à la frontière franco-britannique à Grande-Synthe et Calais1. Utopia 56 travaille étroitement avec RWC pour le suivi des familles et des femmes exilées. En savoir plus : https://www.calaisappeal.org/refugee-womens-centre
HRO - Humans Right Observations : “est un observatoire indépendant qui a pour but de documenter et de dénoncer les violences étatiques perpétrées à l'encontre de personnes exilées à la frontière franco-britannique (Calais et Grande-Synthe).” J’aurais pas dit mieux : https://humanrightsobservers.org/fr/
La Maison Margelle ou la Margelle : est une maison d’accueil située dans la ville de Calais. “Ce projet est né face aux difficultés d’accès au logement des demandeurs d’asile vivant dans des lieux de vie informels à Calais et aux alentours. Elle accueille les hommes vivant dans des campements dont les dispositifs étatiques en place sont insuffisants pour faire face à leurs droits au logement.” En savoir plus sur leur site : https://maisonmargelle.wordpress.com/
ECPAT - End child prostitution, child pornography and trafficking of children for sexual purposes2 : Organisation internationale qui œuvre à la prévention des crimes sexuels envers les mineurs. En savoir plus sur leur site : https://ecpat-france.fr/
AP - AlarmPhone : Association non-mandatée qui se charge de suivre les secours de bateau en détresse à distance en échangeant avec les personnes à bord et en mettant à jour leur localisation pour suppléer les secours. Nous faisons appel à eux lors des appels de détresse après avoir prévenu les gardes-côtes. AP fait un travail de veille constant, 24/7. Les équipes d’AP rendent compte sur leur site des situations en Méditerranée, sur la Manche et sur plusieurs eaux internationales : https://alarmphone.org/fr/
Channel : Lieu culturel dans lequel est installé un théâtre, un restaurant-bar, une salle de concert et une librairie.
Le Secours Catholique, dit Secours Cath’ : Le Secours catholique est une association à but non lucratif créée le 8 septembre 1946 et animée à l'origine par l'abbé Jean Rodhain. Le Secours catholique est attentif aux problèmes de pauvreté et d'exclusion de tous les publics et cherche à promouvoir la justice sociale. Elle établit aussi des rapports pour l'information du gouvernement, en matière sociale notamment. Elle constitue la branche française du réseau Caritas Internationalis3. Dans le Pas de Calais, les équipes réunissent près de 1 000 personnes. Le bureau est constitué d'un président, Olivier Caron, d'un aumônier, Philippe Demeestère, et de deux vice-présidentes, tous bénévoles, et d'un délégué, Franck Galliot. La délégation est animée par une équipe de 16 salariés4.
MER - Maison d’Entraide et de Ressources : est un accueil de jour créé par le Secours Catholique qui accueille les personnes exilées souhaitant demander l’asile en France. Des cours de français et des formations y sont notamment donnés.
Rapport d’enquête auprès des personnes bloquées aux portes du Royaume-Uni, Marta Lotto. Lien vers le document en dernière page. Lien vers le rapports complets : https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2022/02/02-03a-PSM-Rapport-OnTheBorder-V3-1.pdf
Rapport d’enquête sur 30 ans de fabrique politique de la dissuasion, Pierre Bonneval. Liens vers le rapport complet : https://www.voxpublic.org/CP-Deux-rapports-denoncent-30-ans-de-politiques-migratoires-a-la-frontiere.html
Traversée de la Manche : Londres investit 541 millions d’euros pour sécuriser la frontière : https://france3-regions.franceinfo.fr
Entre autre : “Gérard Collomb réaffirme son refus de voir se créer des ”points de fixation” pour les migrants en France [...] en refusant toute réouverture de centre pour migrants qui risqueraient de faire un ”appel d’air” dans la région”, le 23 juin 2017 : https://www.france24.com/fr/20170623-visite-calais-collomb-affiche-fermete-migrants-jungle-ministre
Dublin II : Le règlement Dublin II vise à « déterminer rapidement l'État membre responsable [pour une demande d'asile] » [et prévoit le transfert d'un demandeur d'asile vers cet État membre. Habituellement, l'État membre responsable sera l'État par lequel le demandeur d'asile a premièrement fait son entrée dans l'UE”. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8glement_Dublin_II)
Dublin III : “Le pays responsable de votre demande est soit celui par lequel vous êtes entré et dans lequel vous avez été contrôlé, soit celui qui vous a accordé un visa ou un titre de séjour” (https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2717).